La rue Waegener a été baptisée en l’honneur d’un type qui y vendait des terrains à condition expresse que l’acheteur ne soit pas juif écrit Nicolas F. Paquin.

L’antisémite québécois dort d’un sommeil très léger

POINT DE VUE / Vraiment, l’année 2020 semble éveiller la vieille fibre raciste de certains de nos concitoyens. La semaine dernière, la journaliste Marie-Ève Martel de La Voix de l’Est braquait les feux sur un individu de Granby qui tenait des propos racistes sur les réseaux sociaux.

Cette semaine, dans La Presse, c’est Philippe Teisceira-Lessard qui nous emmène sur une rue de ma ville natale, Saint-Jean-sur-Richelieu. Cette artère a été baptisée en l’honneur d’un type qui y vendait des terrains à condition expresse que l’acheteur ne soit pas juif. Tout cela dans les décennies 50, 60 et 70. À une époque où on a admis qu’il était plus idiot de détester des juifs que de détester la coriandre dans la salade, monsieur Waegener appliquait un principe digne des Lois nazies de Nuremberg.

Évidemment, le Centre consultatif des relations juives et israéliennes Québec a demandé à Saint-Jean-sur-Richelieu de retirer ce nom de rue et celui du parc adjacent, avec raison. Waegener n’a jamais été autre chose qu’un promoteur sacrifiant ses pommiers pour bâtir une rue, à la condition d’en bannir les juifs. Ça ne mérite ni une rue ni une craque de trottoir paquetée de pissenlits.

Pourtant, j’ai vu moult gens prendre la défense de l’appellation de la rue Waegener sur les réseaux sociaux au nom de notre devise, Je me souviens. Rien de moins. On peut se souvenir qu’il y a eu une bonne dose d’antisémitisme dans le Québec d’avant-guerre. Mais de là à honorer quelqu’un qui a tenu le flambeau antijuif après 1945 ? À ce que je sache, ces fiers hérauts du Je me souviens ne réclament pas une rue johannaise à la mémoire de poétesses johannaises de calibre international comme Rina Lasnier ou Diane Boudreau, mais pour le promoteur antisémite, oui. Ça me fait froid dans le dos.

L’antisémitisme, valeur québécoise ?

À Zwolle, en Hollande, une rue porte le nom de Léo Major, ce soldat québécois qui a risqué sa vie pour libérer une ville des griffes nazies. Ici, dans le confort de leur foyer, certains prétendent que l’antisémitisme, valeur-phare du nazisme, a aussi été une valeur du Québec qui ne doit pas être oubliée. J’ai mal au cœur, Madame la rédactrice en chef.

Voyez-vous, tout le monde ignore que Saint-Jean-sur-Richelieu a envoyé au moins une dizaine de ses fils combattre les nazis lors du seul Raid de Dieppe, le 19 août 1942. Des gars comme Jacques Labelle, Charles Dépelteau ou Paul Savoy ont été tués en luttant contre ceux qui voulaient empêcher les Juifs d’exister. Je suis stupéfait de voir des gens évoquer notre devise nationale pour défendre le nom de la rue Waegener et prétendre que l’antisémitisme a été une valeur du Québec, alors que ça a plutôt été (et demeure) une diarrhée de la pensée.

À Saint-Jean-sur-Richelieu, aucune rue n’honore Conrad Lafleur, ce Johannais qui a survécu au raid de Dieppe, qui a réussi à s’évader des Allemands, qui est parvenu à rentrer en Angleterre pour être formé comme agent secret, et ensuite être parachuté en France occupée. Aucun parc n’honore Paul Savoy, qui a insisté pour faire le raid de Dieppe malgré sa santé fragile, et qui a été tué. En tant que major, il était le plus haut gradé des Fusiliers Mont-Royal à mourir durant cette opération.

Non, il n’y a rien pour se souvenir de ces héros. Mais en 2020, il y a des «braves» pour invoquer notre devise nationale quand vient le temps de protéger la mémoire d’un individu qui a fait du fric avec des clauses antisémites. L’année commence mal.