L’antichambre du nouveau Guide alimentaire canadien

La nouvelle mouture du Guide alimentaire canadien s’est fait attendre. On nous l’avait promise pour 2018, mais voici qu’il a fallu patienter jusqu’au 22 janvier pour lui voir la binette.

Avant même qu’il soit dévoilé, ce guide, qui en est à sa 8e édition, a grandement fait parler de lui. Maintenant qu’il existe pour vrai, je pourrais être tentée de vous donner mes commentaires à chaud. En fait, j’ai plutôt le goût de prendre un peu de recul et d’analyser le tout tranquillement. On y reviendra!

Ce sont plutôt des «coulisses» du Guide alimentaire canadien dont je souhaitais vous entretenir aujourd’hui. Je parle ici du travail fait en amont auprès des Canadiens afin de vérifier comment des recommandations susceptibles de se retrouver dans le nouveau Guide pouvaient être perçues par les consommateurs. Pour documenter ce travail, une étude qualitative a été réalisée au moyen de groupes de discussion et a mené à la production d’un rapport étoffé.

Ce qui m’a fascinée en parcourant ce rapport, c’est de constater à quel point le choix des mots est primordial lorsqu’on souhaite formuler des recommandations nutritionnelles.

L’étude en bref

C’est la firme Earnscliffe Strategy Group qui a été mandatée pour effectuer cette étude. Pour ce faire, elle a fait appel à des groupes de discussion qui se sont réunis à Vancouver, à Toronto, à Montréal et à Moncton Dans chacune des villes, deux groupes de discussion ont été formés avec des adultes de 18 ans et plus. Le premier groupe était constitué de participants qui avaient un niveau faible de littératie en santé, alors que le second avait un niveau élevé. On s’assurait également d’avoir une bonne diversité au sein des groupes en termes de sexe, d’âge, de revenu, de niveau d’éducation, d’horizon culturel et de représentation autochtone.

Le but précis de l’étude était de vérifier comment certains énoncés en lien avec des recommandations alimentaires ciblées étaient reçus par les participants. Par exemple, on leur présentait une phrase comme «Évitez les boissons sucrées» et on leur demandait, entre autres, si le message était clair, crédible, facile à comprendre et attrayant. Bref, on voulait tester une série de messages et vérifier s’ils se qualifiaient pour faire partie du nouveau Guide alimentaire canadien.

De manière générale, les énoncés soumis à l’étude ont été jugés clairs et faciles à comprendre. Fait intéressant, les différentes impressions recueillies au sein des groupes de discussion étaient similaires, peu importe le niveau de littératie en santé des participants. Parmi elles, certaines concernent des expressions et un vocabulaire qui accrochaient un peu. Je trouvais intéressant de m’y attarder dans ce billet.

Régime alimentaire

Dans le cade de l’étude, on a demandé directement aux participants ce que signifiait pour eux «régime alimentaire». Bien que dans le langage nutritionnel courant, cette expression désigne la manière dont une personne se nourrit, il semble que, dans la tête des consommateurs, elle ne corresponde pas toujours à cette définition. En effet, plusieurs participants ont mentionné que, pour eux, le mot «régime» suggérait une restriction et incitait à manger des aliments pour perdre du poids. Peut-être alors que cela porterait moins à confusion si l’on parlait de l’alimentation d’une personne plutôt que de son régime alimentaire?

Savourer

De manière générale, ce verbe a été perçu de manière positive. Les participants y voyaient une invitation à prendre le temps de manger et à être pleinement conscients des aliments consommés. Il y avait cependant un bémol. Selon certains, un énoncé tel que «Savourez vos aliments» ouvrait la porte à la consommation d’aliments mauvais pour la santé, car selon eux, les aliments qu’on aime et qu’on savoure ne sont pas toujours bons pour la santé.

Éviter

Pour les participants, le verbe «éviter» était trop négatif et ne leur laissait pas d’espace pour tenter de trouver un équilibre dans leur alimentation. De plus, certains le considéraient comme un ordre, ce qu’ils n’appréciaient pas tellement. Ce n’est donc pas surprenant que les participants aient mentionné préférer «Remplacez les boissons sucrées par de l’eau» à «Évitez les boissons sucrées». Ce que j’en comprends, c’est qu’on devrait éviter d’utiliser le verbe «éviter»!

Cuisiner

J’ai trouvé intéressant de constater que, pour les personnes interrogées, le mot «cuisiner» sous-entend qu’une certaine source de chaleur (bouillir, rôtir, griller, etc.) doit être impliquée dans le processus. Ainsi, dans la tête des gens, se préparer un sandwich, une salade ou un smoothie, ce n’est pas cuisiner. Selon eux, les verbes «préparer» et «faire» seraient plus englobants et incluraient un plus vaste éventail de méthodes de préparation des aliments. Ça m’apparaît important comme information à une époque où, dans nos recommandations, on incite beaucoup les gens à cuisiner pour améliorer la qualité de leur alimentation.

Aliments protéinés

On a demandé aux personnes qui participaient à l’étude ce qu’incluait, selon eux, la famille des aliments protéinés. Elles ont été en mesure de fournir des exemples variés tels que la viande, les œufs, le tofu, les noix, le fromage, etc. Par contre, le lait n’a pratiquement jamais été nommé en réponse à cette question. En fait, les gens ont indiqué que, selon eux, le lait ne contenait pas beaucoup de protéines. De plus, plusieurs ne considéraient pas le lait comme un aliment en tant que tel puisqu’il est une boisson. Or, dans la nouvelle version du Guide alimentaire canadien, le lait fait partie de la catégorie «aliments protéinés». Il y aura donc un peu de travail à faire pour que la population fasse, elle aussi, plus spontanément le lien lait — aliment protéiné.

Attention au choix des mots

J’aurais pu continuer longtemps comme ça en vous énumérant tous les termes qui, selon les participants, pouvaient porter à confusion ou être mal perçus. J’aurais également pu vous dire que le mot «féculent» n’est plus assez moderne aux yeux des consommateurs; que le mot «nutritif» correspond, pour eux, à une ancienne façon de décrire la saine alimentation; et qu’ils semblent comprendre assez bien les mots «naturel» et «local».

On le sait, c’est tout un défi de proposer les recommandations les plus appropriées pour favoriser de saines habitudes alimentaires. Cependant, le plus grand des défis, selon moi, est de faire en sorte que la population embarque dans le projet et adhère de plein gré à ces recommandations.

À la lumière des éléments discutés dans ce billet, je crois que si l’on veut que le nouveau Guide entre pour vrai dans la vie des Canadiens, il faudra mettre beaucoup d’énergie pour s’assurer que les mots utilisés dans les campagnes de promotion et de communication soient compris de la même manière par l’émetteur et par le récepteur du message. Un beau défi en perspective!

Simone Lemieux est nutritionniste et professeure à l’École de nutrition de l’Université Laval. Ses recherches portent notamment sur l’obésité et les comportements alimentaires.

Ce texte est d’abord paru sur le site «Les blogues de Contact». Pour participer à la discussion ou pour consulter les autres billets du site, rendez-vous ici: http://contact.ulaval.ca/blogues. Les blogueurs conservent l’entière responsabilité des propos tenus dans leurs billets.


Simone Lemieux

Chercheure en nutrition, Université Laval