La démographie historique a fait son beurre de la généalogie québécoise, estime l'auteur.

Laissons parler les morts et la généalogie

Novembre a habitué les Québécois à la Semaine de la généalogie, récurrente depuis 2002. Rien n’incarne le cours de la vie et du temps comme la trame de la famille. La didactique de l’histoire en fait pourtant fi, bien que le succès pédagogique de la méthode ait largement fait ses preuves. C’est d’autant plus ironique que le Québec repose sur une mine d’or.

La démographie historique a fait son beurre de la généalogie québécoise. Hubert Charbonneau et ses collègues confirment ce trésor dans Naissance d’une population : «Aucune autre population pionnière ne peut être étudiée avec une telle minutie, du moins pour une époque aussi reculée […]. De toute façon, même dans les pays de peuplement ancien, il n’est guère d’exemples qui prêtent au genre d’ouvrage présenté ici.»

Un historien réputé a déjà confié que sa vocation est née le jour où il s’est interrogé sur son nom de famille, transmis jusqu’à lui de générations inconnues. C’est l’appel naturel du nombril, duquel part nécessairement l’individu pour s’ouvrir au monde. C’est dans cet esprit que les sociétés de généalogie proposent le programme Jeunéalogie aux écoles depuis 2002. Hélas, le système scolaire préfère passer outre.

Le Ministère de l’Éducation cultive une distance prophylactique face à l’histoire de la population. La logique paraît découler d’un impératif idéologique où le rapport individuel aux générations passées doit être abstrait et désincarné. Deux causes semblent expliquer la situation : une Révolution tranquille en réaction à la famille traditionnelle et l’essor contemporain de l’immigration. Ce sont deux fausses bonnes raisons.

Le tabou généalogique est pervers. Il renforce par l’autocensure le mythe d’origines simplistes revendiquées par tous les «Jean de Souche». Quiconque a exploré les racines des «Québécois au cube» (huit arrières grands-parents nés ici) découvre un peuplement varié, composé d’Amérindiennes du 17e siècle, d’Allemands du 18ou d’Irlandais du 19e. Tout Québécois de première génération est invité à faire sienne cette société, comme l’ont fait anciennement Sanchez l’Espagnol, Rodrigues le Portugais ou Leahey l’Irlandais. Qui donc les reconnaît aujourd’hui sous les graphies Sanche, Rodrigue et Lahaie? Le nouvel arrivant se greffe à une population exceptionnelle dans les faits, dont la genèse constitue un objet d’étude en soi. Les projets BALSAC et PRDH en ont fait la preuve. Pourquoi donc ce déni?

La didactique de l’histoire semble préférer une matière dépersonnalisée. C’est une façon de se dédouaner de tout soupçon, mais aussi de se priver du rapport le plus évident avec le passé. La meilleure façon de valoriser l’apport du nouvel arrivant à sa société d’accueil, et vice versa, ne serait-elle pas de rappeler l’ancienneté des faits migratoires? En ces temps polarisés entre mouvements identitaires et aplaventrisme, les familles ont une riche histoire à raconter, hétérogène, factuelle et nuancée, tout à fait libre des idéologies qui gagnent dangereusement les esprits.

Pierre Gendreau-Hétu, Québec