Laïcité et nationalisme: les histoires qu'on se raconte

Puisque le sujet revenait dans l’actualité, j’ai discuté d’identité avec plusieurs personnes pendant la campagne électorale. Je pense notamment à des conversations avec deux amies, fin vingtaine comme moi, qui étaient embarrassées chaque fois qu’elles assistaient à des proclamations d’amour envers la nation québécoise.

«Je me reconnais tellement pas dans ça, la fierté québécoise», me dit l’une d’elles.

Sur le moment, ça m’a donné un coup au cœur. Pour un amoureux du Québec que les discours d’un Lévesque ou d’un Godin émeuvent encore, c’était difficile à entendre. D’autant que ça venait de personnes brillantes que j’estime. Des personnes qui s’intéressent à l’histoire et la politique, qui ont beaucoup voyagé et qui sont sensibles aux enjeux mondiaux actuels. Des personnes qui, par ailleurs, sont ouvertes au projet d’indépendance.

Le coup passé, je me suis donc demandé comment c’était possible? Comment deux filles comme elles en étaient venues à suspecter ainsi ces élans de fierté?

Un repoussoir

Si j’avais été confronté à cette question il y a un certain temps, j’aurais peut-être mis la faute sur le cursus scolaire pour ne pas leur avoir «enseigné» cette fierté. Mais dans le contexte, cette piste n’était pas envisageable. Ces deux filles connaissent très bien le Québec.

C’est au fil de mes discussions avec elles que la raison m’est apparue bien simplement: à force de voir leur identité être continuellement rattachée à un discours d’exclusivisme, elles-mêmes s’y étaient senties de moins en moins incluses. Ça entrait en contradiction avec des valeurs de tolérance qu’elles avaient intériorisées lors de voyages ou de rencontres.

Ainsi, on a beau s’offusquer du «manque» de sensibilité historique chez les jeunes, on ne peut pas nier que la façon dont se forme le nationalisme dans le présent a des effets directs sur la manière dont on perçoit l’identité québécoise. Et dont les jeunes en particulier s’y reconnaissent.

Notre appartenance

Mais parlons-en de notre sensibilité face à l’histoire.

J’ai lu dernièrement 21 leçons pour le XXIe siècle, le dernier livre de l’historien Yuval Noah Harari. Un passage m’a marqué, alors que l’auteur raconte les sacrifices qu’il aurait été prêt à faire dans sa jeunesse par fierté pour Israël. C’était avant de prendre du recul face à son nationalisme. Il explique à quel point il peut être dangereux de projeter dans le présent des douleurs anciennes afin de légitimer certaines décisions politiques et d’alimenter la peur.

Si d’autres sont passés par là avant, Harari est probablement le premier à décrire avec une telle limpidité la façon dont le nationalisme développe un sentiment d’appartenance en «fictionnalisant» le passé autour de références communes. L’historien décortique aussi comment on utilise, pour ce faire, les mêmes procédés que la religion en créant un mythe. La plupart du temps, cela se fait en racontant l’histoire de héros de guerre et autres martyrs ayant donné leur vie à la nation ou à Dieu. Mais aussi via l’encensement de mouvements politiques tels qu’il y en a eu au Québec.

Il n’y a certes aucun mal à vouloir développer un sentiment d’appartenance. Nous avons toujours défini nos sociétés et notre économie en utilisant des procédés narratifs. On comprend toutefois que, vu sous cet angle, c’est lorsqu’ils sont constamment alimentés par des discours d’opposition à la différence que le nationalisme et la religion posent problème. Et comme le faisait remarquer Francine Pelletier dans sa chronique du 31 octobre au Devoir («La gauche et la laïcité)», aujourd’hui «la véritable menace n’est ni la religion ni la culture venues d’ailleurs, mais tout simplement la peur de l’Autre».

Avec les nouveaux débats qui s’annoncent, on aura donc intérêt à se poser de nouvelles questions. On peut notamment se demander si notre opinion n’est pas plutôt nourrie par un malaise face à notre passé religieux que par une véritable réflexion sur la forme que devrait avoir notre laïcité étatique. On peut aussi se demander si les nouvelles blessures que ce débat causera en valent la peine.

Si nous voulons vraiment que la culture québécoise en soit une de convergence, je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Attendu que, de toute façon, l’histoire humaine en a toujours été une de rapprochements. De guerres transformées en paix, de cultures s’enrichissant à travers l’échange.

Sachant qu’un sentiment d’appartenance peut se développer autant envers sa famille qu’envers le Québec, sa religion ou même l’humanité, pourquoi alors faudrait-il troubler le lien qu’une personne entretient avec sa culture première? Si on veut recréer notre fierté québécoise, cela devra se faire dans un mouvement d’inclusion plus que d’opposition. Parce que la fracture ne se creuse plus qu’à l’égard des nouveaux arrivants.

Nous avons un urgent besoin de nous raconter de nouvelles histoires et de redéfinir les horizons de nos appartenances.


Bobby A. Aubé

Québec