L'AECG serait-il avantageux pour l'économie canadienne?

Une très vaste majorité des économistes de la planète répondraient par un oui enthousiaste à cette question. Malheureusement, pour un scientifique qui étudie le libre-échange depuis 20 ans, cette réponse apparaît biaisée parce qu'elle reflète avant tout le statut de vache sacrée dont jouit le libre-échange chez les économistes.
Il y a en effet dans la profession un large consensus voulant qu'une plus grande ouverture des marchés profite nécessairement à tous les participants. Fort heureusement, un nombre croissant d'économistes reconnus en commerce international croient que le libre-échange fait en réalité des gagnants et des perdants et contribue significativement à la croissance des inégalités.
La demi-douzaine d'études d'experts actuellement disponibles sur les conséquences économiques de l'Accord économique et commercial global (AECG) indiquent que l'ouverture quasi totale des marchés européens aux exportateurs canadiens ne s'accompagnerait au mieux que d'une légère augmentation du PIB du pays. 
En effet, les valeurs estimées pour le changement du PIB consécutif à l'accord, calculées en tenant compte d'une période d'implantation de 7 ans, se répartissent entre moins 0,84 % et plus 0,77 %, selon les études. Si l'écart entre ces deux valeurs est relativement élevé, c'est qu'il vient plutôt de choix différents faits par les auteurs, notamment dans la définition des hypothèses. Comme le rapportait la revue The Economist, ces choix arbitraires peuvent avoir une influence considérable sur les PIB estimés, et on ne peut les ignorer lors de l'interprétation des résultats.
L'hypothèse simplificatrice la plus couramment incluse dans les modèles de prévision appliqués au libre-échange a de quoi surprendre : c'est celle du plein emploi continu. Cette hypothèse pour le moins irréaliste embellit les effets du libre-échange et a contribué à son statut mythique. 
Par exemple, les quatre études de l'AECG qui assument le plein emploi continu prévoient des hausses du PIB canadien entre 0,04 % et 0,77 %. Les deux qui considèrent l'emploi comme variable, soit celle de Stanford et celle de Kohler et Storm, prévoient au contraire des baisses du PIB dépassant les 0,5 % ainsi que des pertes d'emploi dépassant les 20 000.
Ces deux dernières études ont été complètement ignorées par les gouvernements canadiens et québécois. Nos dirigeants ont plutôt choisi l'étude (dite conjointe) qui prévoyait la croissance du PIB la plus élevée, (12 milliards$ ou 0,77 %). Mais il y a pire. L'étude conjointe est fondée sur une hypothèse de plein emploi continu, et ses auteurs ont eu l'honnêteté de s'abstenir de faire des prévisions quant à l'impact de l'AECG sur la création d'emploi. 
Tous les intéressés n'ont pas eu ce souci : en mars 2011, le ministre du Commerce international dans le gouvernement Harper, Ed Fast, décidait d'associer le 12 milliards$ de PIB à un nombre plus accrocheur, soit 80 000 emplois. Dès lors, ce nombre fictif allait faire partie du discours de tous les partisans de l'accord. Au Québec, tant les péquistes que les libéraux ont répété à qui mieux mieux que la province allait récolter 20 % du 12 milliards $ et des « nouveaux » emplois, sans rappeler que l'estimé de 12 milliards n'était valable qu'à taux de chômage nul.
L'étude conjointe souffre de bien d'autres problèmes. Elle repose entièrement sur des données antérieures à 2008, donc avant la crise qui a changé les perspectives économiques de manière profonde et durable. Également, l'hypothèse de plein emploi masque l'une des conséquences incontournables de l'implantation du libre-échange, soit la création de chômage à la suite de l'élimination des entreprises les moins performantes. La fraction des travailleurs « déplacés » qui se retrouvent un emploi, habituellement moins lucratif, est fonction de la vigueur de l'économie. Comme l'économie canadienne tourne au ralenti depuis 2008, le sort des futurs chômeurs de l'AECG a de quoi inquiéter.
Le bilan réel des effets de l'AECG sur le PIB et l'emploi au Canada sera probablement plus négatif que les études économiques disponibles ne le laissent croire. En effet, plusieurs coûts non considérés viendraient allonger la colonne des passifs. L'ouverture des marchés, typiquement présentée comme un bénéfice assuré, est effectivement une arme à deux tranchants : certains secteurs côté canadien seraient durement touchés par l'abolition des barrières au commerce et nécessiteraient une aide particulière de la part du gouvernement fédéral. 
Par exemple, l'indemnisation réclamée par les producteurs de lait du Québec dépasserait les 750 millions $. À Terre-Neuve, la compensation du secteur des produits de la mer demanderait au total quelque 400 millions $, dont 280 seraient réclamés au gouvernement fédéral. La prolongation effective de la durée des brevets pharmaceutiques, une mesure protectionniste, coûterait au bas mot 800 millions $ par an. Tout cela retomberait sur le dos du gouvernement fédéral, dont les finances seraient déjà mises à mal par la perte annuelle d'au moins 670 millions$ en revenus douaniers.
Nous sommes déjà en mesure de tirer des conclusions importantes. D'abord, nos gouvernements ont failli à un devoir démocratique fondamental qui consiste à rendre facilement disponible à leurs citoyens l'information requise pour juger de la valeur d'un projet aussi important que celui d'un accord de libre-échange.
Les effets prévus de l'AECG sur le PIB, l'emploi et les finances publiques au Canada n'étant que faiblement positifs ou plus probablement négatifs, on ne peut justifier la ratification cet accord sur la base d'avantages économiques qui compenseraient d'une certaine façon ses coûts importants aux niveaux sociaux, politiques et environnementaux. Dans un tel contexte, aller jusqu'à qualifier l'AECG d'entente «en or», comme l'a fait la ministre du Commerce international Chrystia Freeland, soulève de sérieux doutes. 
La question qui vient alors à l'esprit est celle posée récemment dans Le Soleil par le Réseau québécois sur l'intégration continentale (RQIC) : que cache le gouvernement Trudeau avec l'accord Canada-Europe?
Nos députés et sénateurs ont l'obligation morale de confronter publiquement cette question avant de procéder à la ratification de l'AECG.
Jacques Larochelle, Québec, Professeur d'université retraité