L'accident à Lac-Mégantic le 6 juillet 2013 a côuté la vie à 47 personnes.

Lac-Mégantic: le vrai coupable, c’est Monsieur Si!

J’aurai bientôt 70 printemps et j’ai toujours été passionné par le chemin de fer. Faut dire qu’il traversait la ferme familiale! Enfant, je m’attardais longuement à regarder ces grosses locomotives au charbon qui crachaient une épaisse fumée noire lorsqu’elles forçaient de toute vapeur pour monter vers Nantes.

Je connaissais bien les tracasseries rencontrées au jour le jour par les travailleurs du chemin de fer dans la région, puisque je les côtoyais au B-B Curb, au bar Le Foyer puis à l’Eau Berge où ils passaient la nuit entre deux trains. Ainsi, je connaissais les accusés et plusieurs témoins appelés à la barre.

J’ai choisi de rester ici, déclinant un voyage possible en Martinique, parce que je désirais plus que tout suivre ce procès de près pour avoir réponse à toutes mes questions, même les plus subtiles. C’était nécessaire à mon rétablissement, pour retrouver la paix intérieure et tourner la page.

J’ai fait mon gros possible pour me rendre une fois par semaine assister au procès et tous les jours où il y a eu plaidoiries! J’ai été comblé par le professionnalisme que j’ai pu voir tout au long de cet exercice juridique.

Je n’ai pas été surpris du verdict, puisque je savais que ce n’étaient pas eux les coupables. Mais je crois pouvoir le nommer! Il a un nom court et une personnalité difficile à définir! Je le nommerai Monsieur Si!

Si… le gouvernement fédéral n’avait pas privatisé les chemins de fer… pour faire des compagnies de services, des compagnies à but lucratif! Si… le gouvernement fédéral n’avait pas déréglementé les chemins de fer au lieu de les moderniser et donné tous droits aux compagnies de faire leur propre réglementation. Si… le gouvernement fédéral n’avait pas mis au rancart les règlements de sécurité élaborés depuis le début des chemins de fer.

Si… le gouvernement fédéral n’avait pas démantelé Transports Canada et ainsi entraîner la perte de son expertise! Si… MMA n’avait pas mis en place le «one man crew» autorisé! Si… MMA n’avait pas pris l’habitude de laisser traîner, sur la voie principale, des convois laissés sans surveillance, en haut de la pente à Nantes! Si… le matériel utilisé par MMA avait été bien entretenu et en bonnes conditions : locomotives, rails, traverses, freins… Si… la locomotive 5017 avait été retirée de ses fonctions à Farnham et envoyée dans une cour de pièces d’occasion! Si… Demaître avait été informé de l’état de la locomotive de tête, la 5017! Si… Daigle avait remis le rapport sur la 5017 à Demaître, au lieu de le faxer à l’office dans le Maine! Si… le feu n’avait pas pris dans la locomotive 5017! Si… les pompiers n’avaient pas été obligés d’arrêter le moteur de la locomotive 5017 pour éteindre le feu!

Si… la communication avait été parfaite et complète entre les divers intervenants : SQ, les employés de la MMA de Farnham, les pompiers de Nantes, Busque et Thomas Harding! Il faut se rappeler qu’eux n’ont eu que quelques minutes pour prendre des décisions! Une longue chaîne de commandement où il y a eu des erreurs commises à chaque maillon et on accuse les premiers maillons! Nous, on a eu quatre ans et demi, un rapport du BST, un procès de trois mois!

Si… il y avait eu plus de freins à main! Notez que MMA exigeait 10 % plus un; l’expert parlait de 11 à 14, le BST de 21 à 26! Il faut savoir que l’autre train stationné à la «siding» Vachon était garé comme celui de Nantes! Soit une locomotive active et cinq freins à mains pour 84 wagons… Ça en dit long!

Si… les freins de pénalité avaient été fonctionnels, connectés (3e système de sécurité). Si… Thomas Harding avait été informé que la locomotive de tête, la 5017, avait été arrêtée! Si… Labrie avait dépêché Harding pour retourner prendre charge de la situation à Nantes. Si… il y avait eu deux employés pour garer ce train et faire de bons tests complets. Et combien de si… encore!

Thomas Harding avait déjà été réprimandé parce qu’il mettait… trop de freins à main ou les freins de pénalité! Après avoir réussi à rendre son train à Nantes, avec beaucoup de difficulté et plus de 10 heures de travail, il a fait son possible! Le train ne devait pas en principe dépasser 6000 tonnes; dans les faits, il en pesait plus de 10 000!

On a rationalisé et encore rationalisé, étiré l’élastique au maximum! Il a pété ici, à Lac-Mégantic, à 1h10. J’ai été témoin de cette catastrophe. Je revenais à pied du Musi-Café et venait juste de traverser la voie ferrée quand ce train fou m’a manqué de peu, puis déraillé et explosé. Quel cauchemar!

Je comprends bien ceux qui n’ont pas suivi le procès sur place, ceux qui l’ont suivi dans les journaux, où chaque texte commençait par la même phrase : «Au procès de Tom Harding, Richard Labrie et Jean Demaître, accusés de négligence criminelle ayant causé la mort lors de l’explosion d’un train à Lac-Mégantic…»

À force de lire au début de chaque article cette phrase répétitive, les lecteurs ont fini par croire, après trois mois de procès, à un verdict de culpabilité. Ceux qui n’ont pas suivi le procès sur place et eu droit à toute l’information, ont été surpris du verdict de non-culpabilité, c’est compréhensible!

Moi, je suis heureux du verdict, content d’avoir assisté à ce procès, d’avoir vu la Couronne et les avocats des accusés s’affronter sous le regard attentif d’un juge et d’un jury attentif et d’avoir assisté à un exercice juridique d’un professionnalisme hors de tout doute.

Aussi, je crois que les trois accusés qui ont enduré ces tracasseries depuis quatre ans et demi, et qui ont payé un lourd tribut, on peut les considérer sur la liste des victimes de cette tragédie.

Gilles Fluet, Lac-Mégantic