L’abandon d’Énergie Est: pas de surprise

La décision de TransCanada d’abandonner la construction du pipeline Énergie Est ne devrait pas constituer une grande surprise. Si l’opposition citoyenne au projet l’avait évidemment rendu problématique, il était aussi clair qu’il était devenu pour la compagnie une source de grande préoccupation sur le plan financier, ce qu’une connaissance des enjeux économiques en cause aurait permis d’entrevoir. Or, l’ensemble de la classe politique qui intervient dans le dossier affiche curieusement un manque de connaissances de ces enjeux.

Les grandes agences internationales de l’énergie reconnaissent que la production du pétrole «conventionnel» va subir un déclin précipité au cours des quinze prochaines années, avec un épuisement progressif de ce qui reste des énormes réserves qui ont propulsé l’économie mondiale depuis près de 100 ans. On peine à reconnaître le fait que le potentiel du pétrole et des autres énergies fossiles dites «non conventionnelles» — le pétrole et le gaz de schiste, les gisements exploités en eaux très profondes, les sables bitumineux—  est insuffisant pour compenser le déclin du conventionnel.

Aussi, et presque nulle part reconnu, ces énergies non conventionnelles ont un rendement énergétique sur l’investissement en énergie (ÉROI) très bas par rapport aux rendements presque stupéfiants du pétrole conventionnel. Leur propre production se révélera incapable de soutenir notre système économique fondé sur un accès à des énergies avec un haut rendement, et peu chères. 

La situation est loin d’être inédite. Depuis les années 1970, le prix élevé du pétrole a toujours coïncidé avec les périodes de récession dans les pays industrialisés, incluant la Grande Récession qui fut précédée par des prix du pétrole records. Aujourd’hui, tout porte à croire que les économies des pays riches soient sur le point d’entrer dans la période décrite par les projections du rapport Halte à la croissance en 1972, soit le début de l’effondrement de notre système économique autour de 2025.

Le public semble totalement dépourvu d’outils pour bien prendre la mesure de cette situation. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le transport basé sur des véhicules privés et l’étalement urbain se conjuguent avec le rôle du pétrole et de la construction automobile dans l’économie mondiale. À titre d’indication, la liste du Fortune 12 de 2012 incluait Walmart et 11 entreprises d’énergie (fossile) et du secteur automobile. 

Des interventions centrées sur la venue de véhicules électriques ne tiennent pas compte du fait que la production électrique dans le monde industrialisé provient toujours d’énergie fossile et que les ressources nécessaires pour constituer une flotte de véhicules électriques à même de remplacer les véhicules à essence nécessiteront un approvisionnement énorme en matières premières. C’est la même situation pour l’espoir fondé sur le remplacement de l’énergie fossile par les énergies renouvelables, qui ne pourront d’aucune façon fournir ce qui serait nécessaire, dans le temps restreint qui nous reste en fonction du budget carbone établi par le GIÉC.

À la COP21 en décembre 2015 — la CPO23 actuellement en cours est une distraction —, l’ensemble des pays signataires de l’accord de Paris a montré leur incapacité de concilier ce modèle économique avec les énormes réductions de gaz à effet de serre nécessaires pour limiter le réchauffement climatique et particulièrement leur incapacité à diminuer leur consommation d’énergies fossiles. Prétendre que Paris a été un succès est un déni devant cette incapacité et il est temps pour la société civile de reconnaître ce déni et de procéder à des interventions susceptibles d’amener la société à confronter l’imminence d’un effondrement.

Inégalités

Par ailleurs, alors que nous cherchons à maintenir notre mode de vie, fondé sur notre modèle économique, on ne reconnaît d’aucune façon les énormes inégalités dans le monde actuel. Des milliards d’êtres humains ne voient aucun avenir semblable au nôtre, et n’acceptent plus cette situation, alors qu’ils dépendent actuellement de transports actifs ou, pour une minorité, de mobylettes et de petites motocyclettes. 

L’Europe connaît aujourd’hui le défi de migrations provenant non seulement de zones de guerre, mais, pour une partie importante, de l’Afrique subsaharienne dont la population presque dépourvue est projetée à doubler dans les prochaines décennies alors que des régions importantes comme le Sahel seront inhabitables, toujours selon les projections. Le président Trump, pour ce qui est des Amériques, a centré une partie importante de sa campagne sur la crainte de nombreux Américains d’un flot de migrants venant du sud de leur frontière. Le potentiel pour un effondrement social pour accompagner l’effondrement économique est énorme.

C’est une nouvelle société qui s’imposera rapidement, et avec elle un nouveau modèle économique. Les activités du modèle économique industriel sont soutenues par nos gouvernements, par notre société, parce qu’elles assurent de nombreux emplois, soutenus par des subventions déguisées de multiples façons et dont la poursuite dépend inéluctablement d’un maintien de la croissance économique, qui donne l’impression de générer les revenus nécessaires. 

Nous sommes à la veille de perdre une bonne partie de notre approvisionnement en énergie, avec la raréfaction des énergies fossiles conventionnelles et l’effondrement de l’économie qui en dépend. Face à cela, il est temps pour la société civile, principale source d’information et d’orientation pour la population, de s’y mettre. Il faut initier un effort de planification d’une société qui vivra avec la moitié moins d’énergie, avec notre hydroélectricité sûre et «durable» qui sera l’envie de nombreuses sociétés totalement dépendantes de l’énergie fossile. Il n’est plus le temps de chercher à planifier le maintien de notre mode de vie, qui dépasse de loin la capacité de support de la planète. Il est temps d’accepter la vision du monde réel qui se présente, dans laquelle nos dépassements sont en train de nous rattraper. Nous n’avons pas 50 ans pour le faire; nous avons à peine 10 ou 15 ans.

Harvey L. Mead 
*L'auteur a été le premier sous-ministre adjoint au Développement durable et le premier commissaire au Développement durable. Il vient de publier Trop tard. La fin d’un monde et le début d’un nouveau, dont le texte précédent s’inspire en partie.