La vieille dame qui oublie

Par un beau samedi d'été, alors que j'étais affalé sur un banc des plaines D'Abraham, je la vis s'approcher en clopinant, avec son curieux bibi à plumes, son chignon et sa petite robe à collerette d'un autre temps. Elle était toute menue, hésitante et voûtée, et elle arborait un de ces sourires discrets dont les plus vieux ont le secret. Elle devait avoir dans les 75 ans et son beau visage parcheminé témoignait d'une vie bien remplie.
Elle s'assit sans plus de cérémonie et me confia qu'elle allait voir l'exposition Picasso au musée voisin. Elle continua en parlant de tout et de rien et j'envisageais déjà de déguerpir, quand elle lâcha d'une toute petite voix étranglée: «Vous savez, je ne suis pas certaine de me rappeler où j'ai mis mon auto» ... 
- Votre auto?
- Oui, mon auto... Je conduis encore. Mais il m'arrive d'oublier le nom des rues et même les trajets. Voyez-vous, je perds un peu la mémoire. Là-dedans, c'est comme un disque qui saute, fit-elle en pointant sa tête d'un air contrit. Il y a une semaine, le docteur m'a dit qu'on n'en guérissait pas. Et vous, vous en pensez quoi? demanda-t-elle avec de grands yeux qui m'imploraient.
Surpris, interloqué, je restai dans le vague pendant un bon moment. Je voyais bien que j'avais devant moi une pauvre femme qui souffrait probablement d'Alzheimer, ou quelque chose du genre, mais je ne voulais pas répondre n'importe quoi. Au bout d'un moment, toutefois, il me vint cette phrase.
- Madame, vous ne guérirez peut-être pas, c'est vrai. Mais vous pouvez tout de même développer des petits trucs, des tactiques... Vous pouvez prendre du pouvoir sur cette maladie. Vous pouvez la ralentir, et vous pouvez même apprendre à bien vivre avec... Pourquoi pas?
Était-ce le ton assuré de ma voix, la fermeté ou la pertinence du propos, le moment, le lieu, je ne sais trop, mais une étincelle parut dans ses yeux et son visage s'éclaira d'un grand sourire.
- Vous le croyez vraiment, monsieur? reprit-elle en posant une main chaude et reconnaissante sur les miennes.
 - Et comment! Si vous joignez un groupe, si vous vous tenez informée, vous allez apprendre des choses, développer des trucs. Par exemple, vous pourriez traîner un carnet dans votre sac, et marquer vos rendez-vous, le nom des rues, vos points de départ et d'arrivée... Ça serait déjà ça.
La vieille dame hocha la tête un moment puis, elle se leva et s'éloigna d'un pas alerte, digne, souriante et beaucoup plus légère. Comme quelqu'un à qui on a enlevé une tonne de pression. Quelqu'un qui marche sereinement vers son destin. 
Quelqu'un, finalement, qui a retrouvé l'espoir.
J'ai toujours pensé que c'était un authentique clin d'oeil du destin que cet instant passé avec la vieille dame sur le banc. Un moment magique, une vraie leçon de vie. Et depuis, chaque fois que je vois quelqu'un qui menace de sombrer, un itinérant, un éclopé, une personne malade ou désespérée, je repense à elle, et je me rappelle toute l'importance de l'espoir dans le concept du rétablissement.
Et le jour où moi aussi je perdrai mon chemin, comme la vieille dame sur le banc, j'espère qu'il y aura quelqu'un pour me la redonner cette étincelle qui ravive le feu et qui s'appelle l'espoir.
Gilles Simard, pair-aidant en santé mentale, Québec