Grâce au médecin britannique Edward Jenner, un vaccin contre la variole a été expérimenté avec succès en 1796.
Grâce au médecin britannique Edward Jenner, un vaccin contre la variole a été expérimenté avec succès en 1796.

La variole, un ancêtre de la COVID-19: Les leçons de l’histoire

Denis Vaugeois
Denis Vaugeois
Historien
POINT DE VUE / Sous l’oeil attentif du médecin officiel de la Maison-Blanche, le Dr Richard Tubb, le président des États-Unis, George W. Bush, a reçu, à midi quinze, samedi le 21 décembre 2002, le vaccin contre la variole. La nouvelle a fait le tour de la planète. C’est un autre aspect de la mondialisation.

Une semaine plus tôt, le président Bush avait annoncé tout un plan de vaccination obligatoire pour plus d’un demi-million de soldats américains envoyés en Irak où Saddam Hussein était supposé posséder des « armes de destruction massive ».  Les hommes du président avaient besoin d’un prétexte pour achever ce qu’on a appelé la guerre du Golfe qui visait le Koweit.

Cette vaste vaccination préventive de 2002 constitue-t-elle un précédent historique? Assez curieusement, la réponse est non! En 1805, Napoléon avait fait vacciner  tous les soldats de sa Grande Armée. L’Empereur ne craignait nul ennemi, hormis la variole. Il faut croire que Bush ressemblait à Napoléon, au moins sur ce plan.

Grâce au médecin britannique Edward Jenner, un vaccin avait été expérimenté avec succès en 1796. La variole des vaches protégeait de celle des humains, croyaient plusieurs de ses patients. Il entreprit de le vérifier en inoculant des germes atténués qu’il nomme vaccine, de vaccina, vacca ou vache, à des humains. Un vaccin efficace voyait le jour. Dès 1801, ses publications entraînèrent la pratique de la vaccination en Europe et en Amérique du Nord.

GEORGE WASHINGTON AFFRONTE LA VARIOLE

Officiellement, le vaccin contre la variole est né avec Edward Jenner en 1796. Pourtant, le premier président des États-Unis, George Washington, avait déjà eu recours, dans les années 1770, à une forme de vaccination (qu’on appellera variolisation). À l’âge de 19 ans, Washington avait attrapé la variole qui, par chance, ne lui avait laissé que de faibles cicatrices au visage, mais de bien profondes dans son esprit.

Cette maladie le hantait. Il se fit le promoteur d’une forme d’inoculation auprès des membres de sa famille. En 1775, au tout début de la guerre d’indépendance,  la variole réapparut autour de Boston alors occupée par des troupes britanniques. En mars 1776, celles-ci évacuaient la ville. Washington soupçonnait l’ennemi d’y avoir répandu la contagion.

Il décida de mener de front la lutte aux Britanniques et à la variole. Celle-ci lui paraissait une plus grande menace  que « the sword of the Enemy », le glaive ennemi. Aussi entreprit-il de faire inoculer toutes ses recrues malgré les réticences de ses médecins. Cette mesure venait avec les uniformes et les armes. La suite lui donnera raison. Ses soldats étaient immunisés et purent survivre à l’épidémie qui fit rage dans Boston et Philadelphie dès l’été qui suivit. Mais d’où provenait cette forme primitive de protection contre la variole?

Le 13 décembre 2002, le président des États-Unis George W. Bush a annoncé un plan de vaccination obligatoire pour plus d’un demi-million de soldats américains envoyés en Irak.

LES PRÉDÉCESSEURS DE JENNER

Edward Jenner avait eu divers prédécesseurs. En tête de liste, la femme d’un diplomate, Lady Mary Montagu, qui observa pendant son séjour en Turquie la pratique de ce qu’elle appelle la variolisation. Elle-même avait été victime de la maladie et en portait des traces. Elle avait observé que les femmes des harems, qui craignaient par dessus tout pour leur beauté, prévenaient la maladie en se piquant légèrement avec une aiguille trempée dans des pustules varioliques. Elle ramena le procédé en Angleterre. En 1722, la famille royale aurait alors opté pour la variolisation.

Pour plusieurs, le procédé était tout de même suspect et même dangereux. Tandis que Lady Mary soulevait maints débats dans les milieux scientifiques britanniques, le pasteur Cotton Mather de Boston décidait de combattre une épidémie de variole qui éclatait au printemps de 1721. Tenait-il ses informations de Londres ou plutôt de son esclave noir Onesimus? Sans doute des deux. Né en Afrique, le Noir connaissait une forme de variolisation semblable à celle pratiquée en Turquie.

Mather était un homme radical, défenseur acharné de la colonisation anglaise. Envers et contre tous. Pour lui, il n’était pas interdit de donner un coup de main à la Providence qui veillait sur la Nouvelle-Angleterre. Dès l’hiver 1616-1617, soit trois ans avant l’arrivée des pèlerins du Mayflower, la variole avait fait des ravages extrêmes chez les Indiens. Elle avait exterminé, écrit-il, «those pernicious creatures to make room for better Growth ».

En évoquant les ravages de la variole chez les Indiens, le révérend Cotton Mather était hélas en deça de la vérité. On connaît mieux aujourd’hui le rôle dévastateur de cette maladie extrêmement contagieuse.

Répandue en Chine, voilà 2000 ou 3000 ans, la variole aurait suivi les routes d’invasion. C’est ainsi que les Arabes l’auraient amenée en Europe et les Européens en Amérique!

UN MÉDECIN DE BAGDAD, RHAZÈS

Le grand savant perse, Rhazès (al-Razi) (865-925)  s’intéressa à la variole qui avait fait des ravages à La Mecque quelques années auparavant. Médecin dans un hôpital de Bagdad, il s’employa avec succès à distinguer variole et rougeole. Auteur de plusieurs monographies médicales, il publia entre autres Liberde pestilentia et De Variolis. Ses travaux firent autorité et s’ajoutèrent à cet héritage formidable légué par les savants arabes qui jetèrent les bases de la Renaissance. Ses travaux avaient fait des disciples en Irak. Sans doute, avaient-ils conservé en lieu sûr une souche de la variole. Les Américains en étaient convaincus.

Rhazès avait constaté que la variole était extrêmement contagieuse. On sait aujourd’hui qu’elle peut se transmettre de multiples façons : par les voies respiratoires, la toux, le linge, etc. La variole a une période d’incubation de plus ou moins deux semaines. À l’apparition d’une épidémie, la panique s’installait et plusieurs s’enfuyaient. Sans le savoir, ils étaient porteurs de la maladie. On les accueillait sans méfiance. Quand les symptômes faisaient leur apparition, fièvre, douleurs, nausée, éruptions cutanées, etc., il était trop tard. La personne était devenue contagieuse. Et le cycle des fuyards se répétait.

L’ALLIÉE DE CORTÈS

La variole explique les conquistadors. Quels furent les alliés de Cortès dans sa conquête du Mexique? Comment une armée de quelque cinq cents soldats a-t-elle pu réduire une population de plusieurs millions? Pour pallier le nombre, on a allégué la ruse, le courage, la recherche effrénée de l’or aztèque, la supériorité des armes, l’avantage des chevaux, la présence de chiens de combat. On a accusé la Malinche, Dona Marina, cette Indienne devenue la compagne de l’Espagnol, on a souligné la division chez les Aztèques, etc.

En réalité, la conquista s’explique par la variole. Apparue à Saint-Domingue (Hispagnola) en 1518 où elle contribue à la disparition des Arawaks, la maladie est amenée sur la terre ferme en 1520. Elle frappe successivement en direction du Mexique et du Pérou et ouvre la voie tant à Hernando Cortès qu’à Francisco Pizarro.

Le cataclysme qui se produit dans les Antilles, en Amérique centrale et en Amérique du Sud, se répétera en Amérique du Nord. Les épidémies décimeront Hurons, Iroquois, Algonquins, Montagnais, etc.

DE DESROSIERS À LEWIS & CLARK

Pendant longtemps, les historiens ont attribué aux guerres et à l’alcool les énormes pertes des communautés amérindiennes. De temps à autre, le scepticisme se manifestait. Dans Iroquoisie, Léo-Paul Desrosiers se rend bien compte de l’importance des épidémies. «Pourquoi nos villages se dépeuplent à vue d’œil?» demande un chef indien en 1637 au lendemain d’une effroyable épidémie dont les Relations des missionnaires parlent longuement mais qu’on ne sait pas lire. Desrosiers a su. Il faut le relire.

Pour avoir une idée de l’ampleur des ravages, on peut suivre l’arrivée des Blancs au cœur du continent, à la hauteur du Missouri par exemple. Dans leurs journaux soigneusement tenus, Lewis et Clark soulignent l’importance d’épidémies toutes récentes. Ainsi, le 3 août 1804, ils rencontrent quelques Indiens missouris, tristes survivants de l’épidémie de 1801-02, réfugiés chez les Indiens ottos. Plus loin, ils visitent les Arikaras répartis en trois villages faiblement peuplés sur les 18 qu’ils habitaient précédemment. Les Mandans, près desquels ils hiverneront, ont abandonné trois des cinq villages qu’ils occupaient. Et c’est pour peu de temps. En 1837, pour plusieurs de ces peuples, ce sera la fin. L’extermination.


Le 30 juillet 1837, après avoir vu les siens tombés comme des mouches, le chef mandan Mato Topé lance son cri de révolte.

LE TESTAMENT DE MATO TOPÉ

Le chef mandan Mato Topé qui avait la force de quatre ours d’où son surnom de Four Bears avait toujours été l’ami des Blancs. Le 30 juillet 1837, après avoir vu les siens tombés comme des mouches, il lance son cri de révolte. Il se sait lui-même atteint par la maladie.

«J’ai participé à plusieurs combats, j’ai souvent été blessé, mais les coups portés par mes ennemis m’inspiraient! Aujourd’hui je suis atteint et par qui ? Par ces Chiens Blancs que j’ai toujours considérés et traités comme des frères. Je ne crains pas la mort, mes amis. Vous le savez. Mais mourir avec un visage en décomposition qui fera fuir même les loups qui se diront : c’est Four Bears, l’ami des Blancs.

Ecoutez bien ce que j’ai à vous dire puisque ce sera la dernière fois que vous m’entendez. Pensez à vos femmes, enfants, frères, sœurs, amis, à tous vos êtres chers, tous morts ou mourants, avec leur visage en pourriture, à cause de ces chiens de Blancs. Ne l’oubliez surtout pas, levez vous tous ensemble, n’en laissez pas un seul vivant! ». (Chardon’s Journal at Fort Clark).

Mato Topé avait été l’ami des Blancs. Il a vu son peuple mourir.

Selon le vœu ignoble du pasteur Cotton Mather, la variole a vidé l’Amérique de ses premiers occupants. Une nouvelle menace variolique serait un triste retour du pendule. Certains Américains le savent. Cette fois, les habitants de la planète entière sont comme les Indiens de 1492. ils ne sont pas immunisés contre la variole. Sauf les plus âgés, ils ne l’ont jamais eue et on a cessé de vacciner les jeunes. Paradoxalement, l’éradication de la variole a ainsi ouvert la porte à une énorme épidémie mondiale.

Le premier jet de cet article a été écrit en décembre 2002. À la dernière minute, il avait été remplacé par la grande nouvelle de l’heure : l’annonce, par la secte de Raël, de la naissance d’un bébé cloné. Jamais publié, il retrouve des airs d’actualité et fait réfléchir.