«Le projet d’incorporer l’Ukraine traditionnellement considérée comme le berceau historique de la Russie à l’UE ou à l’OTAN a exaspéré les Russes, le président Vladimir Poutine en premier.»

La Russie entre deux camps

POINT DE VUE / Les analystes de la Russie se demandent où est passée l’euphorie qui a suivi la fin du régime soviétique en 1991 : fin de la guerre froide et de la compétition aux armements du monde bipolaire dominé par les États-Unis et l’Union soviétique, ouverture à l’Ouest et démocratisation. Le président russe Mikhaïl Gorbatchev parlait alors de «maison commune européenne.» Aujourd’hui, la Russie de Poutine se débat avec des sanctions de l’Union européenne (UE) maintenues depuis l’invasion de la Crimée. La démocratie est en recul en Russie, le gouvernement s’étant approprié le seul réseau de télévision indépendant.

Il y a plus encore : la tension a augmenté avec l’Occident depuis que la Russie a été accusée d’avoir fomenté l’assassinat de l’exilé russe Nikolaï Glouchkov à Londres et de s’être ingérée dans de la propagande dans les réseaux sociaux de façon à influencer le cours des élections dans plus d’un pays. Autrement, la Russie cherche à affaiblir l’UE en encourageant les partis nationalistes qui cherchent à conserver leur autorité nationale, notamment en limitant l’immigration. 

De surcroît, la Russie est aux prises avec la crise économique qui sévit depuis la chute du prix du Brent et avec un mécontentement généralisé en raison du recul de l’âge de la retraite. À titre indicatif, la population de la Russie est quatre fois supérieure à celle du Canada et le PIB russe avoisine celui du Canada.

Les mesures prises par Poutine

La Russie de Poutine vit un lendemain de veille, avec l’impression d’avoir été bernée après le démantèlement de l’Union soviétique. Malgré les promesses, l’OTAN s’est agrandie en incorporant les pays de l’Europe de l’Est, puis en construisant des bases antimissiles en Roumanie et en Pologne. Le projet d’incorporer l’Ukraine traditionnellement considérée comme le berceau historique de la Russie à l’UE ou à l’OTAN a exaspéré les Russes, le président Poutine en premier.

Ce dernier considère que le démantèlement de l’Union soviétique est la plus grande calamité géopolitique du XXe siècle. Il a réinstitué l’hymne national soviétique et centralisé le pouvoir tout en contrôlant les médias. Il s’est opposé aux mouvements prodémocratie qui remettaient en question ceux qui appuyaient traditionnellement le pouvoir moscovite : révolution rose en Géorgie en 2003, révolution orange en Ukraine en 2004 et révolution des tulipes au Kirghizstan en 2005. 

Poutine a cherché à rétablir l’image de la superpuissance militaire russe en encourageant la sécession de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie de la Géorgie en 1992, en écrasant brutalement le soulèvement tchétchène en 1999 (on compterait plus de 150 000 morts); en occupant la Crimée en 2014 (sa cote de popularité grimpa alors à 90%!) ; en déstabilisant le Donbass en Ukraine et en sauvant le dictateur syrien tout en maintenant un dialogue ouvert avec la Turquie, l’Iran, Israël et les pays sunnites du Golfe.

L’intervention russe en Syrie 

La Russie joue aujourd’hui un rôle majeur en Syrie, notamment du fait que le président Trump a annoncé son intention de s’en retirer. La Turquie et l’Iran sont à la merci de la Russie : la Turquie danse au son de la musique russe dès que Poutine parle d’accorder un statut quelconque aux Kurdes et par ailleurs, l’Iran dépend de l’armement russe. Mais il ‘n’en demeure pas moins que la Syrie est un casse-tête. Bien que le poids géopolitique de la Russie se soit accru au Moyen-Orient, la Russie n’en a guère tiré des avantages économiques. L’intervention militaire en Syrie approche sa troisième année et la Russie n’a pas réussi à ramener le président Assad de Syrie à la table de négociations. Celui-ci se montre inflexible et tient à contrôler les élections auxquelles participerait l’opposition syrienne, perpétuant ainsi l’impossible statu quo. 

La Russie et l’OTAN

Les efforts du président français Macron de repenser l’OTAN et les relations avec la Russie ne font pas l’unanimité. Les anciens pays de l’Europe de l’Est tiennent obstinément à conserver leur attache - surtout avec les États-Unis - et ne font guère confiance aux appels gaulliens du président Macron cherchant à développer un état fédéral beaucoup plus fort. 

Même l’Allemagne qui est le centre de gravité économique de l’UE ne tient pas à une suprématie diplomatique ou militaire de la France en Europe. La chancelière allemande Merkel aurait dit au président français Macron : Je comprends votre désir d’une politique perturbatrice… Mais je suis fatiguée de ramasser les morceaux. Encore et encore, je dois coller ensemble les tasses que vous avez cassées pour que nous puissions ensuite nous asseoir et prendre une tasse de thé ensemble. » L’idée même de parler d’une proposition française de force de dissuasion nucléaire européenne a été vivement critiquée. 

La Russie et l’Ukraine

Le conflit dans l’Est de l’Ukraine a fait près de 13 000 victimes. La médiation macronienne entre la Russie et l’Ukraine a résulté en des progrès mineurs. D’une part, malgré sa victoire électorale décisive, le président ukrainien Zelensky fait face à une opposition nationaliste importante. De l’autre, la Russie ne fait guère confiance à l’appareil gouvernemental ukrainien pour contrôler le Donbass qui compte une population russophile importante. Par ailleurs, de nombreux gazoducs russes ont été construits pour ne pas avoir à utiliser le gazoduc passant par l’Ukraine (par le passé, le flot de pétrole avait été interrompu deux fois pour faire pression sur l’Ukraine).

Poutine aime jouer la carte de la chrétienté. Mais il a dû faire face à la réalité de la dissociation de l’église ukrainienne de l’Église orthodoxe russe. Cette indépendance a été reconnue en janvier 2019 par le patriarche œcuménique de Constantinople basé à Istanbul et a été entérinée par le patriarche grec orthodoxe d’Alexandrie.

La Russie et les États-Unis

Poutine doit également composer avec l’imprédictibilité du président Trump qui a remis en question la participation américaine disproportionnée à l’OTAN, n’a pas renouvelé le Traité sur les forces nucléaires intermédiaires, s’est retiré de l’accord des 5 + 1 sur le nucléaire iranien et doit prendre en considération les sanctions votées par le Congrès américain en raison de l’ingérence russe dans les élections. De façon générale, les relations entre les deux pays ont empiré bien que leurs leaders semblent bien s’entendre. 

La Russie et la Chine

La Russie s’est repliée sur la Chine en participant en 2001 à l’accord de coopération de Shanghai qui lie la Chine, la Russie et des républiques d’Asie centrale ayant fait partie de l’Union soviétique par le passé. L’Inde et le Pakistan s’y sont joints en 2017. L’objectif est de créer un nouvel ordre politique et économique et d’encourager la coopération entre ces états. Il reste que la Russie voit avec inquiétude les républiques d’Asie centrale se rapprocher de la Chine, notamment en raison des investissements chinois majeurs dans la route de la soie. 

La Russie n’a pas été invitée à la dernière réunion du G7. De fait, le commerce avec la Chine prend de plus en plus d’importance. À titre indicatif, il est passé de 15% en 2008 à 20% en 2018, comparé à la chute de 15% à 12% pour l’Allemagne durant la même période.

Quel avenir ?

La force économique de la Russie repose sur les réserves de gaz (50% des réserves mondiales), sur les ventes d’armes sophistiquées et de réacteurs nucléaires. Pourtant, le niveau scientifique de la Russie est excellent. Traduire ce potentiel en levier économique de l’industrie civile est un défi qui n’est pas impossible. Il requerrait une collaboration étroite avec des pays occidentaux qui en bénéficieraient tout autant. 

À long terme, une telle approche s’avérerait payante. L’alternative est un bloc eurasien combinant la force économique chinoise et la puissance militaire russe qui mettrait fin aux espoirs de voir la démocratie se préserver et s’épanouir. 

La Russie entre deux camps

La Russie a toujours balloté entre un courant de pensée slavophile qui se veut différent et un courant de pensée qui la rattache à l’Occident. Depuis 1439, elle s’est défini comme une troisième Rome après Rome et Constantinople, se démarquant ainsi de toute influence latine ou byzantine. Au XVIIe siècle, Pierre le Grand a cherché à moderniser son pays et à le rapprocher des mœurs occidentales.

Il semble bien que le public russe s’identifie plus à la mouvance occidentale. En Russie même, la musique américaine et la culture américaine sont très populaires. Si l’on se fie au nombre de touristes russes en Europe, l’Occident exerce un attrait certain sur le public russe. Les récente réforme constitutionnelle présentée par Poutine confirme que, comme par le passé, la Russie devra gouvernée par un régime autoritaire.

La perspective d’une Russie qui coopère avec l’Occident est bien plus avantageuse qu’une Russie qui en soit isolée. Il faudrait pour cela aller jusqu’au cœur des contentieux précités et à partir de là, avoir le courage politique de prendre les décisions qui s’imposent. 

L’auteur est professeur de sciences à l’Université du Québec.