Les chercheurs de l'Institut Maurice-Lamontagne dont les postes sont abolis s'intéressaient à l'impact des produits chimiques et pétroliers sur les organismes marins.

La recherche fédérale sur la pollution décimée par le gouvernement Harper

Un remodelage du Canada et de ses valeurs traditionnelles par le gouvernement Harper est actuellement en cours dans de nombreux domaines, dont celui de la science gouvernementale fédérale.
Un remodelage du Canada et de ses valeurs traditionnelles par le gouvernement Harper est actuellement en cours dans de nombreux domaines, dont celui de la science gouvernementale fédérale.
Prenons, par exemple, les instituts scientifiques du ministère fédéral des Pêches et des Océans (MPO), répartis dans sept provinces d'un océan à l'autre, et dont les champs d'activité couvrent les sciences halieutiques et des mammifères marins, l'océanographie, l'étude des contaminants et la chimie marine, la cartographie des eaux navigables et la protection des habitats aquatiques et des espèces menacées. Tous ces programmes scientifiques permettent de conseiller adéquatement les gestionnaires responsables des pêches, du développement durable des milieux aquatiques et de la protection de l'environnement et de la biodiversité, d'informer le public sur l'état de notre environnement aquatique et de fournir aux navigateurs les outils nécessaires afin d'assurer la sécurité de la navigation.
Pourtant, ces programmes importants ont eu à faire face à plus d'une ronde de coupures au cours des dernières années et d'autres sont prévues. La dernière en date vise les programmes scientifiques du MPO dans le domaine des contaminants chimiques et de leurs effets sur les écosystèmes.
Coupure du programme complet de recherche du MPO sur les contaminants
Depuis environ 50 ans, le secteur des Sciences du MPO mène un programme scientifique utile et efficace sur les contaminants. D'un coup de faux, le gouvernement Harper vient d'abolir entièrement ce programme de recherche et de monitorage sur les polluants et les contaminants chimiques (métaux lourds, BPC, phtalates, produits organohalogénés, pesticides, hydrocarbures, produits pharmaceutiques, etc.) qui vise à étudier la distribution des contaminants dans les sédiments, les eaux et les organismes aquatiques, leur déplacement à travers les écosystèmes et leurs impacts sur la faune marine et d'eau douce.
On parle ici de coupures de l'ordre de 70 postes à la grandeur du Canada, dont plus de 50 verraient leur titulaire mis à pied tandis que les autres seront réaffectés à d'autres tâches. Le programme national aboli posséderait actuellement un budget total d'environ 12 millions $.
Les coupures au Québec, à l'Institut Maurice-Lamontagne
Le programme du MPO sur les contaminants au Québec ne date pas d'hier. Avant même l'ouverture de l'Institut Maurice-Lamontagne (IML) à Mont-Joli vers le milieu des années 80, je fus embauché (en 1976) afin d'initier de la recherche sur des problèmes de pollution marine dans l'estuaire et le golfe du Saint-Laurent. Le programme sur les contaminants et l'écotoxicologie à l'IML compte aujourd'hui 12 personnes, dont 4 chercheurs, mais avec le couperet qui tombe, tous ces postes sans exception disparaîtront et le programme en entier sera aboli. Environ un tiers des employés touchés pourraient conserver un emploi, mais dans de nouvelles fonctions.
On trouve en outre à l'IML un Laboratoire d'expertise pour l'analyse chimique aquatique (LEACA), établi en 2007 au coût de 2 millions$. Il sera fermé également. Sans l'expertise en chimie des contaminants, ses équipements dispendieux ne pourront plus servir et le ministère devra en disposer.
Science gouvernementale versus science universitaire
Le gouvernement actuel ne veut donc plus aucune recherche intra-muros au MPO sur les contaminants et sur leurs effets. Le programme en entier sera remplacé par une petite structure de cinq biologistes qui aura 1,4 million$ à distribuer aux universités, ou à contrat au secteur privé, afin d'aider le ministère à solutionner l'ensemble des problèmes de contaminants que rencontreront les gestionnaires fédéraux des océans et des eaux douces du Canada.
La prétention des Conservateurs est donc à l'effet que la recherche et le suivi effectués à l'heure actuelle par les scientifiques du fédéral dans leurs divers programmes sur les contaminants ne sont plus requis à l'interne et pourront dorénavant être effectués sans problème par les universités et le secteur privé. Avec 10 fois moins d'argent? On peut en douter fortement, surtout que les chercheurs universitaires sont les premiers à dire qu'ils ne peuvent pas, et ne veulent pas, remplacer les chercheurs fédéraux.
En effet, la recherche fédérale sur les contaminants est une recherche appliquée ciblée sur les nombreux problèmes auxquels font face les gestionnaires en matière d'exploitation durable des ressources renouvelables et non renouvelables, de protection des habitats et d'application (souvent complexe) de diverses lois fédérales. Ce type de recherche exige que les scientifiques consacrent beaucoup de temps à la préparation d'avis scientifiques pour les gestionnaires, ce qui serait problématique pour les chercheurs universitaires qui ont une charge d'enseignement importante en plus de leur programme de recherche. De plus, elle exige que les chercheurs travaillent strictement sur les problèmes concrets identifiés par les gestionnaires gouvernementaux, alors que les chercheurs universitaires s'intéressent le plus souvent à la recherche fondamentale et plus théorique. Elle exige enfin régulièrement la mise sur pied de programmes de suivi des contaminants à grande échelle que seul un gouvernement est en mesure de supporter en matière de personnel, d'équipement et de navires.
L'utilité des programmes abolis
Concrètement, les programmes du MPO qui sont abolis ont-ils démontré leur utilité et leur unicité jusqu'à ce jour? La réponse sans ambages est oui, et comment! Le programme du MPO sur les contaminants et leurs effets a à son actif de nombreuses contributions importantes réalisées au fil des ans. Quelques exemples pertinents au Québec :
- Recherche et monitorage en continu dans l'environnement aquatique de contaminants pouvant affecter les espèces de poissons commerciaux et éventuellement la santé humaine;
- Mise sur pied vers 1990 d'un programme complet de suivi de la présence de dioxines et de furanes chez les organismes aquatiques au point de déversement des effluents des fabriques de pâtes et papier au Canada, qui mena à un nouveau règlement en vertu de la Loi sur les pêches;
- Évaluation des risques posés par les BPC présents dans la barge Irving Whale au fond du golfe du Saint-Laurent lors de son renflouement dans les années 90;
- Évaluation des menaces de pollution des eaux et des organismes marins par le relargage dans le fjord du Saguenay, suite au déluge de juillet 1996, de mercure et d'hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) contenus dans les sédiments;
- Examen de l'impact des déversements pétroliers et de la construction de pipelines sur les habitats aquatiques en termes de pollution chimique.
Une coupure incompréhensible
Kenneth Lee est un chercheur chevronné du MPO qui effectue de la recherche sur les déversements pétroliers et sur la biorestauration d'habitats souillés par du mazout. Il a oeuvré de nombreuses années à l'IML, puis à l'Institut océanographique de Bedford à Halifax, où il est toujours. C'est un chercheur prolifique, respecté par les gestionnaires fédéraux et par l'industrie pétrolière, et dont les États-Unis ont demandé l'expertise lors du déversement pétrolier majeur dans le golfe du Mexique en 2010.
Or, au moment où il devra approuver des projets majeurs complexes de pipelines (p. ex. le projet Enbridge va transporter des produits pétroliers non conventionnels, dont on connaît mal les risques environnementaux, différents de ceux du pétrole brut habituel), et alors que l'exploration côtière et hauturière s'accentue, entre autres dans le golfe du Saint-Laurent et même dans l'Arctique, que fait le gouvernement Harper? Il décime son principal programme de recherche sur les hydrocarbures. Allez comprendre...
Conclusion
Retrait du Protocole de Kyoto, charcutage des lois environnementales fédérales avec C-38, abolition de programmes entiers de recherche comme celui du MPO sur les contaminants, musellement des chercheurs fédéraux, refus d'aider financièrement plusieurs groupes environnementaux, l'agenda du gouvernement est clair : il fera tout pour éliminer ce qu'il perçoit comme étant un obstacle au développement économique sans restriction et à sa locomotive, l'exploitation des sables bitumineux.
Le gouvernement Harper a déclaré la guerre à la science.
Jean Piuze, D. Sc. (Chimie)
L'auteur a fait carrière durant 32 ans à Pêches et Océans Canada où il a d'abord été chercheur sur les contaminants, pour assumer ensuite durant 25 ans diverses fonctions de direction en recherche en sciences de la mer et en protection des milieux aquatiques.