«Il ne fait aucun doute que le principal problème reste que de nombreux automobilistes de Québec se sentent comme les seuls usagers légitimes du réseau routier et que trop d’entre eux adoptent des comportements dangereux envers les autres», écrit Louis-Pierre Beaudry.

La rage ordinaire au volant à Québec

POINT DE VUE / Avec l’arrivée de l’été et le retour des déplacements actifs, la rage ordinaire sévit de plus belle dans les rues de Québec. Libre des troubles hivernaux, le trafic de l’heure de pointe semble devenir d’autant plus absurde et intolérable pour les automobilistes. Les mettant en lutte féroce, le trafic arrache le meilleur des gens. Selon le regard de haine reçu cette semaine d’une femme dans son VUS sur le boulevard Charest, ce ne serait même plus légitime de critiquer quelqu’un d’avoir traversé sur un feu rouge alors que des piétons s’étaient engagés, supposément protégés par leur feu exclusif. Frustrée par le trafic, cette automobiliste a mis tout le monde à risque pour 50 pieds. Et pour mieux terminer sa course au feu suivant.

Il est de bon ton de souligner que les voitures ne sont pas les seules fautives et que de nombreux cyclistes et piétons ne respecteraient pas systématiquement le code de la route. C’est vrai et cela doit être critiqué... mais à la hauteur de la gravité que cela représente. Parce qu’il ne fait aucun doute que le principal problème reste que de nombreux automobilistes de Québec se sentent comme les seuls usagers légitimes du réseau routier et que trop d’entre eux adoptent des comportements dangereux envers les autres.

Le maire Labeaume en a même fait grand cas cette semaine, affirmant que la Ville devra éduquer ses automobilistes et changer leur culture au volant en investissant «des millions de dollars dans l’affichage». Si on ne peut qu’applaudir cette prise de conscience de l’administration, force est de constater que la profondeur du problème exigera des solutions qui dépassent une bonne signalisation et des publicités ciblées.

Du côté de la Ville et de ses infrastructures, malgré le bon vouloir de plusieurs fonctionnaires, l’automobile reste toujours bien centrale. Notamment, la rapidité et la fluidité du trafic continuent d’être les principales préoccupations pour la gestion du réseau routier, comme en témoignent l’aménagement des boulevards, la durée des cycles des feux de circulation et, surtout, leur synchronisation qui assure de pouvoir traverser la ville avec le moins d’obstacles possible.

Les conducteurs, quant à eux, orientent leurs comportements et leurs attentes en fonction de ces infrastructures. Préoccupés d’optimiser leurs déplacements, ils apprennent les «raccourcis» dans les rues résidentielles, les cycles de synchronisation des feux et la vitesse à laquelle ils doivent rouler, parfois bien au-delà de 50 km/h, pour tous les traverser rapidement. Tout le reste devient secondaire et le système leur donne raison.

En séparant les piétons par des feux exclusifs, on déresponsabilise les automobilistes et on envoie comme message qu’il ne devrait y avoir, lorsque le feu est vert, aucun obstacle à leur déplacement. Les vélos frustrent alors d’autant plus — même hors pointe, même lorsqu’il y a de nombreuses voies pour les dépasser — parce que leur présence pourrait nuire à cette fluidité espérée. Pas étonnant, alors, de se faire couper dangereusement à 23h sur Dorchester par des voitures qui veulent tourner à droite et qui ne veulent surtout pas attendre trois secondes, le temps de franchir la rue transversale.

Comment peut-on s’attendre à ce que les conducteurs soient vigilants et prudents, alors que tout est fait pour leur faciliter un passage prioritaire sans obstacle et sans préoccupation? Comment peut-on espérer que ces automobilistes cessent de croire qu’ils sont rois de la route alors que tout le leur fait croire, que ce soit les infrastructures, les animateurs de radio ou, indirectement, l’absence de surveillance routière sérieuse au centre-ville?

Tout comme M. Labeaume l’a fait, il est temps que les résidents de Québec réalisent qu’ils habitent dans une grande ville; que dans une grande ville et surtout en son centre, beaucoup de gens se déplacent autrement qu’en voiture; que la conduite d’une voiture exige une responsabilité et une prudence aussi importantes que les risques en jeu; qu’elle n’a pas priorité sur les autres modes de transport et, surtout, qu’une seconde gagnée ne vaut pas une vie, ni une égratignure, ni même une tôle froissée. La Ville de Québec et M. Labeaume doivent maintenant prendre les moyens de ces nouvelles ambitions et initier une réflexion courageuse qui dépasse le symbole et qui s’attaque aux racines du problème.