La pratique ancestrale du raccommodage et l’esprit du temps des Fêtes

Du temps où nous portions le chapeau de Canadiens-Français - c’était avant l’avènement du carrousel obsessionnel de la consommation de masse - nos grands-mères et nos mères avaient développé une grande habileté dans le raccommodage des vêtements. Un morceau de linge était-il usé à la corde, déchiré, «écrianché», on raccommodait ici, cousait une pièce rapportée là, reprisait ailleurs et reteignait même un vêtement afin de lui redonner une seconde jeunesse. De vieux draps, couvertures, guenilles étaient-ils devenus irrécupérables, on leur donnait une seconde vie en découpant des morceaux qui allaient devenir une courtepointe présentable à la visite. Cela sans oublier les mitaines, tuques et foulards non achetés, mais tricotés pour garder les enfants au chaud l’hiver.

Il va sans dire que ces techniques ancestrales du raccommodage, rafistolage et raboutage fait main étaient davantage le lot des classes laborieuses et en particulier campagnardes. La marmaille étant nombreuse et les écus forts rares à cette époque, ces gestes simples du quotidien répondaient à une logique d’autosubsistance, la coquetterie demeurant le privilège des mieux nantis. Nécessité oblige, les «petites gens» pratiquaient le recyclage avant la lettre.

Mais, comme le laisse entendre le titre de ce texte, quel rapport peut-il bien y avoir entre le raccommodage et l’esprit du temps des Fêtes? Si l’on se fie à la définition du dictionnaire, raccommoder consiste au sens premier à remettre en ordre, en bon état, restaurer des objets matériels divers. À cette définition s’en ajoute une autre de nature plus sociale. «Se raccommoder» signifie se réconcilier avec une personne après qu’on se soit brouillé avec elle. Peut-on en dire beaucoup plus du raccommodage? Oui, à la condition d’élargir notre perspective à ses dimensions plus symboliques. L’exercice consiste alors à rechercher les significations qui se dégagent de cette pratique quand on la transpose aux rapports sociaux qu’entretiennent entre eux les humains.

Ainsi, raccommoder des vêtements afin d’en prolonger la vie utile exprime une volonté de continuité et de durabilité. C’est accorder – par nécessité ou non – une valeur à la pérennité des choses. La transmission d’une génération à l’autre est une condition nécessaire à cette durée dans le temps, ce qui finit par donner une tradition, laquelle est laissée en héritage à ceux qui suivent. De plus, la mère ou la grand-mère qui fait le reprisage d’un vêtement fait acte de prendre soin de quelqu’un. Elle fait preuve de bienveillance envers autrui. Et, sauf exception, cet autrui n’est ni un voisin, ni un étranger, mais un membre de la famille. La raccommodeuse s’inscrit donc dans un rapport d’appartenance à une institution sociale qui transcende sa seule personne. Et ce qui constitue le fondement de la famille, ce sont des rapports de réciprocité et de solidarité. Qu’il advienne une chicane qui risque de briser l’équilibre du groupe, les personnes en cause sont invitées par les maîtres de la maison à mettre un bémol à leur égo – leur orgueil disait-on autrefois – et à se réconcilier afin que l’harmonie revienne à l’ordre du jour.

Il ne peut y avoir de famille digne de durer sans liens tricotés serrés entre ses membres. Ces liens ont pour finalité de rassembler les éléments distincts d’un corps social et de leur conférer une cohérence, elle-même source d’unité. Il va de soi que tout cela ne peut s’accomplir sans que chacun manifeste une ouverture à l’autre dans l’acceptation de ses différences. À cet égard, la courtepointe n’est-elle pas le symbole parfait de ce vivre ensemble – concept vaporeux et généralisant s’il en est - puisqu’elle est le résultat d’un assemblage créatif, harmonieux et unifié de pièces détachées qui n’avaient auparavant aucun rapport entre elles.

Pérennité. Transmission. Tradition. Héritage. Prendre soin. Bienveillance. Appartenance. Réciprocité. Solidarité. Ouverture à l’autre. Rassemblement. Cohérence. Unité. Liens. Harmonie. Ne reconnaît-on pas là des valeurs et des caractéristiques d’un humanisme qui manque cruellement à une société fragmentée, divisée, inféodée au Dieu-Économie et à la consommation frénétique?

Entre un Noël farci de cadeaux, gracieuseté des pères Noël de la carte de crédit, et le grand party bien arrosé de la Saint-Sylvestre, pourquoi ne prendrions-nous pas un temps de silence pour nous laisser inspirer le reste de l’année par la pratique du raccommodage? Il me semble que ce serait là une occasion d’insuffler davantage de sens dans nos vies personnelles. Et ce pourrait être là la contribution de chacun au réenchantement d’un monde qui a vendu son âme aux plus offrants des argentiers.

Nous n’avons pas beaucoup de pouvoir sur la fraternité entre les peuples. Nous en avons davantage sur nos relations avec autrui. Il suffira d’y songer.

Jean-Paul Ouellet

Québec