La personne est sacrée, plus encore que la vie

En réaction au texte «La démence n'enlève pas la dignité» publié le 26 mars
Lettre à un jeune confrère
On ne peut douter des bonnes intentions dont découle votre texte adressé aux députés Bonnardel et Paradis, concernant l'aide médicale à mourir (AMM) dont pourraient bénéficier les personnes récemment ou de tout temps affligées de démence et vraisemblablement en fin de vie. Toutefois, ces bonnes intentions ne cachent pas l'interprétation des faits, gestes et notions, qui la limite à leur seul premier degré, inadéquat pour un sujet aussi complexe et diversifié que sont certaines fins de vie.
Sans nommer Kant, votre notion kantienne de la dignité, formelle et désincarnée, ne constitue qu'un aspect - et non le plus important - de la médaille. Personne ne conteste la dignité fondamentale de l'être humain (comme de tous les êtres d'ailleurs). Or l'indignité de nombreuses fins de vie, relève de, et réside dans les circonstances mêmes, inhumaines, où baignent ces fins de vie tourmentées.
L'immense philosophe chrétien Paul Ricoeur (Soi-même comme un autre) s'y est longuement penché. Invitant à la sollicitude, il écrit que «elle est le refus de l'indignité infligée à autrui», laquelle peut rendre la vie indigne d'être vécue. L'argument de la dignité intrinsèque est irrecevable pour contrer l'AMM, a plaidé avec succès le juriste/philosophe G. Dworkin devant la Cour Suprême des États-Unis, parce que c'est précisément au nom de cette même dignité de la vie galvaudée, que l'AMM est demandée. S'installe un dialogue de sourds entre ceux qui défendent la norme et ceux qui défendent l'humain.
Un point semble vous échapper: le net consensus philosopho-théologique de la préséance de la personne sur la vie et sur le normatif. «Ce n'est pas la vie qui est sacrée, c'est la personne», déclarait à Québec en 1990, le théologien Eric Fuchs. Et Daniel Callahan, co-fondateur du Hastings Center, écrivait en 1987: «Le caractère sacré de la vie se doit d'être compris comme le caractère sacré de la personne et non la simple possession d'un corps» (Setting Limits, p. 179). Et d'aucuns vous rappelleront que: «Le Sabbat a été créé pour l'homme et non l'inverse» (Marc II; 27).
Cet humanisme mène Ricoeur à écrire que «la sagesse pratique -ainsi qu'il nomme l'éthique en situation- consiste à inventer les conduites qui satisferont le plus à l'exception que demande la sollicitude, en trahissant le moins possible la règle». Voilà précisément ce qu'est l'AMM demandée: trahir quelque peu la règle du respect de la vie, quand celle-ci est devenue inhumaine. La mort a déjà un pied bien dans la porte, il ne s'agit plus de la donner, mais de l'anticiper...
Au Québec, avec une semblable humanité, le sociologue/théologien J. Grand'Maison résume cette approche en écrivant dans Culture et Foi (déc. 2010), que «dans chaque cas, il faut chercher la solution la plus humaine». Il ajoute: «La définition de l'euthanasie comme un meurtre en toute circonstance, méconnaît la possibilité qu'il y ait là un geste humanitaire, alors qu'absolutiser le caractère sacré de la vie peut mener à des postures inhumaines». Devant la commission Mourir dans la dignité, la tournure prit la forme de «...on peut faire des choses cruelles» (p.63 du rapport)... à des mourants!
Ce qui mène à votre «Tu ne tueras point». Pour définir ce verbe, tous les dictionnaires ont recours à la notion de VIOL...ence, ses quatre premières lettres exigeant une victime non consentante, alors que l'AMM doit être demandée... Seules l'ignorance ou la démagogie justifient l'usage de ce verbe pour y référer. De plus, cette traduction est incomplète, de toute la différence entre les mots «lo'taharog» (le meurtre commis par Caïn) et le «lo'tirtzha» du Commandement, non-traduisible selon le bibliste Chouraqui, car il implique les exceptions que sont la guerre, l'autodéfense et les Décrets Étatiques.
Ces données expliquent en partie pourquoi Rome ne sanctionne ni n'excommunie les nombreux théologiens qui reconnaissent la moralité de l'AMM demandée et conforme aux balises de l'État.
Ce qui précède obère sérieusement votre prétention «qu'une telle mort (par AMM) suppose que l'on considère le patient [dément] comme indigne». N'est-ce pas plutôt le réhabiliter au rang des personnes non démentes, lesquelles dans des circonstances semblables pourraient bénéficier une telle aide, le cas échéant? À ce propos, le réputé éthicien canadien EHW Kluge déclarait déjà en 1994 que si un droit est proclamé, toute personne devrait pouvoir en bénéficier, qu'elle soit ou non en état de le réclamer. Nul doute l'articulation pratique de cette notion s'avérera complexe, mais la sagesse pratique impose de ne pas l'aborder avec des idées rigides préconçues, avec une logique univoque décriée par Grand'Maison.   
Il nous importe tous face à cette lourde tâche de se souvenir des mots de Ricoeur, écrits dans un autre contexte: «Quand une civilisation répète ses anciennes réponses et n'invente pas d'ajustements aux nouveaux embarras, elle meurt» (Histoire et vérité, p.101).
Je ne doute pas qu'il s'agissait là du sens général des propos de messieurs Bonnardel et Paradis.
Je vous souhaite une fructueuse carrière, délestée du paternalisme millénaire de notre profession.
Marcel Boisvert, MD à la retraite