Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.

La pandémie chez les jeunes hommes: l’angle mort de la crise?

Jacques Roy
Jacques Roy
Sociologue-chercheur
Article réservé aux abonnés
POINT DE VUE / Au début de la pandémie, les personnes âgées en CHSLD ont fait dramatiquement les frais de la pandémie. Au banc des accusés: les choix gérontologiques du Québec et le laxisme historique des gouvernements successifs en matière d’hébergement institutionnel. Après la tempête, la lentille se déplace maintenant du côté des nouvelles générations. Plus que les autres générations qui suivent, elles seraient davantage impactées par la pandémie. La réalité vécue par les jeunes hommes au Québec en constituerait un véritable laboratoire.

Les résultats d’un sondage national, réalisé par SOM en janvier dernier auprès de 2740 hommes de 18 ans et plus, apportent un éclairage certain sur cette réalité plutôt invisible socialement, soit l’écart entre les générations au regard de la pandémie. Allons voir de plus près à la faveur de ce nouveau sondage.

Une détresse psychologique qui frappe davantage les jeunes

L’indice de détresse psychologique mesure la fréquence de certains états mentaux et physiques ressentis, tels que, par exemple, se sentir déprimé, désespéré, fatigué au point où tout est un effort. C’est une variable-clé dans le sondage, un indicateur synthétique de l’état de santé mentale. Or, en 2018, selon un sondage SOM effectué auprès de 2095 hommes québécois âgés de 18 ans et plus, 8% des répondants rapportaient un indice de détresse psychologique élevé. Trois ans plus tard, à l’épicentre de la pandémie, la proportion grimpe à 14%. Presque le double! La pandémie aurait contribué à cette hausse marquée. À l’extrémité de la pyramide des âges, une autre réalité s’impose: en 2021, 30% des jeunes hommes de 18 à 24 ans enregistrent un indice de détresse psychologique élevé comparativement à 3% chez les aînés de 65 ans et plus. Du côté de la paternité, on assiste au même scénario générationnel. Les jeunes pères de moins de 35 ans ont un indice de détresse psychologique deux fois plus élevé que les autres pères (25% comparativement à 12% pour les pères de 35 ans et plus).

En complément à la détresse psychologique, 9% des hommes de 18 à 24 ans ont «sérieusement» songé au suicide depuis le début de la pandémie, soit une proportion deux fois supérieure à la moyenne. Ces proportions sont nettement plus élevées que ce qu’on retrouve dans les données publiques en temps normal.

Le défi de l’adaptation à la pandémie

D’autres résultats viennent consolider cette tendance annoncée d’un fossé générationnel devant la pandémie. C’est ainsi que les effets négatifs de la pandémie se font davantage sentir chez les plus jeunes que chez les plus âgés. Par exemple, 82% des jeunes hommes de 18 à 24 ans ont mentionné avoir ressenti un impact négatif de la pandémie par rapport à 63% chez ceux âgés de 65 ans et plus. De trois à quatre fois plus de jeunes (37% comparativement à 11% chez les aînés) estiment que leur situation financière s’est détériorée depuis le début de la pandémie. La moitié des 18 à 24 ans (51%) qualifie de «difficile» leur adaptation aux changements occasionnés par la pandémie comparativement à moins du tiers (31%) chez les hommes de 65 ans et plus. Enfin, plus de deux fois plus de jeunes (49%) que d’aînés (22%) rapportent que, depuis le début de la pandémie, leur santé mentale s’est détériorée.

Pendant la pandémie, la vie de couple aurait été davantage affectée par des tensions et des conflits chez le tiers des jeunes hommes de 18 à 34 ans (32%) comparativement à 19% pour les hommes de 35 ans et plus. Aussi, le sentiment d’irritabilité est plus présent chez 58% des jeunes de 18 à 24 ans (44% pour l’ensemble des hommes). Enfin, les jeunes hommes sont deux fois plus nombreux, en proportion, à ne pas percevoir leur vie comme étant une source de satisfaction personnelle (25% comparativement à 12% pour l’ensemble des hommes) et à ne pas voir une solution à leurs problèmes ou difficultés vécues (17% comparativement à 12% pour l’ensemble des hommes).

Mesures gouvernementales et services

Contrairement à l’impression donnée par la rumeur de la rue et les manifestations publiques contre les mesures gouvernementales, la grande majorité des jeunes hommes y adhèrent, même si le taux d’adhésion est un peu plus faible que pour l’ensemble des hommes. Une exception: le couvre-feu. À peine le tiers des jeunes de 18 à 24 ans sont en accord (35%) comparativement à 57% pour l’ensemble des hommes. Quant aux services, pour un problème personnel, familial ou de santé, quatre jeunes hommes de 18 à 24 ans sur dix (41%) ne savent pas où s’adresser pour obtenir des services comparativement à 27% pour l’ensemble des hommes. Si l’on tient compte qu’ils sont davantage affectés par une détresse psychologique élevée, on a là un défi supplémentaire pour le réseau des services sociaux et de santé.

On dit que la pandémie frappe davantage les populations plus vulnérables. La logique générationnelle des résultats du sondage SOM accrédite la thèse. Il serait intéressant éventuellement de comparer avec les jeunes femmes des mêmes groupes d’âge pour mieux documenter l’effet générationnel de la pandémie.

L’auteur est chercheur au Pôle d’expertise et de recherche en santé et bien-être des hommes et professeur associé à l’UQAC.

Le sondage a été produit à la demande du Pôle d’expertise et de recherche en santé et bien-être des hommes et du Regroupement provincial en santé et bien-être des hommes.