La démence n'enlève pas la dignité

Messieurs les députés François Bonnardel et François Paradis,
Je ne fais pas, d'ordinaire, de débat personnel. Je tente plutôt de confronter l'argument que la personne. Il me semble toutefois que, dans le cas présent, vous faites de l'euthanasie des déments quelque chose de personnel. Aussi, je ne crains pas de vous demander de cesser d'utiliser le cas de votre mère, M. Bonnardel, comme exemple dans votre croisade politique pour l'euthanasie des gens atteints de démence, pour plusieurs raisons.  
Parlons d'abord de la dignité humaine que vous évoquez. La dignité est un concept aisément pris au sens populaire par nos institutions gouvernementales ces derniers temps. La vraie dignité est tout autre. L'humain digne est vu comme un agent décisionnel libre et autonome. La personne, au sens fort et légal, peut décider pour elle-même. Il doit être évident pour les nombreux décideurs politiques que l'individu est digne en soi et pas du tout par ce qu'il réalise. 
L'imaginaire de plusieurs baby-boomers qui se voient vieillir est frappé par la dignité au sens populaire. Ils l'entendent malheureusement comme le concept de dignitas. Un mot qui apparaît compliqué, mais est au contraire plutôt facile à comprendre. La «dignitas» est un terme latin utilisé pour exprimer la bienséance ou le «pas d'allure»; une dignité d'apparat, en un mot. Bien que les gens atteints de démence soient souvent incontinents, qu'ils aient des comportements socialement déplacés ou gênants pour leurs proches, ils n'en demeurent pas moins dignes. Ces personnes ont perdu leurs dignitas, mais pas leur dignité. Cette dignité est un principe inaliénable à l'humain qu'il ne faut pas confondre avec la dignitas ou le «pas de bon sens». 
Aussi, le meurtre est un interdit universel. Les textes de loi et les nombreux codes professionnels réitèrent ce vieil impératif :«Tu ne tueras point.» Mon argument ne se veut pas du tout religieux, mais plutôt légal. On retrouve cet interdit dans le Code civil du Québec, la charte canadienne des droits et libertés et le code d'éthique des médecins au Québec. Pour certains cas particuliers, l'aide médicale à mourir a été justifiée de façon légale, certes. Cependant, cela ne doit pas toucher les gens atteints de démence, puisqu'il est encore plus difficile de conclure que la mort réduirait leurs souffrances, si tous les traitements de soins palliatifs sont appliqués. 
Or, la famille, les proches et les amis du patient peuvent souffrir. L'intérêt des proches surpasse-t-il la dignité propre à chaque malade? C'est un pari risqué, car les individus dans une famille ont chacun leurs intérêts, leurs priorités et leur relation conflictuelle ou harmonieuse avec leurs proches. Les intérêts des patients particulièrement vulnérables doivent être protégés par le personnel soignant des proches qui peuvent être malveillants par abus ou négligence.
De plus, les démences sont des maladies qui entraînent la mort prématurée dans tous les cas. Vous le savez. La destruction progressive du cerveau par différentes protéines nocives entraîne une perte fonctionnelle des gens atteints. Les capacités diminuent; la personnalité change et les fonctions vitales se détériorent. La mort par déshydratation ou les infections arrivent plus souvent alors. Est-ce indigne, est-ce inhumain? Oui, si aucun soin palliatif n'est délivré aux malades. Mais, la mort sereine d'un patient entouré des membres de sa famille, emporté par la maladie, est beaucoup plus digne qu'un décès par euthanasie. D'ailleurs, une telle mort suppose qu'on considère le patient indigne. La confusion, l'incontinence fécale et urinaire ne sont pas des raisons acceptables d'envisager le malade comme indigne. La dignité humaine fait partie de l'homme toute sa vie.
L'émotion que vous ressentez envers votre mère est louable. Vous souffrez en la voyant ainsi et votre deuil est fait. Mais qu'en est-il des autres membres de votre famille? La mort prématurée associée à la démence peut être retardée médicalement. Les membres de la famille peuvent avoir besoin de faire leur deuil. L'équipe médicale veut parfois s'assurer d'avoir épuisé toute possibilité d'amélioration. Cela met en évidence l'importance d'éviter l'acharnement thérapeutique. La maladie emporte les gens atteints. La mort est inévitable. Elle n'a pas alors besoin d'être hâtée par l'euthanasie. 
J'espère avoir aidé notre réflexion et nous avoir permis de réaliser que l'euthanasie d'une personne atteinte de démence n'est ni souhaitable ni nécessaire. L'ouverture d'un débat à ce sujet aura été une mesure saine. Une telle prise de conscience doit cependant pouvoir y mettre un terme.  
Félix Pageau, médecin résident en gériatrie, Québec