Dans ce quartier de Rome, des Italiens chantent depuis leurs balcons lors d’un «flash mob» le 15 mars.

La COVID-19 vue de l’Italie: l’univers parallèle

TÉMOIGNAGE / On le sait bien maintenant, les effets du coronavirus sont connus: fièvre, maux de gorge, difficultés respiratoires mais les symptômes ne s’arrêtent pas là. On parle d’autres effets pas si secondaires tel que la colère, l’inquiétude, l’angoisse, la peur mais aussi, de façon surprenante, on compte des cas d’espoir, de grande volonté et même d’optimisme.

L'activité productive en Italie s’est arrêtée par décret du gouvernement en ce samedi soir du 21 mars. Je ne sais pas si on peut pleinement mesurer ce que cela implique quand on n’a pas les deux pieds plantés dans une situation du genre mais je vous dirais que c’est comme si on était télé-transporté dans un autre monde. Un univers parallèle. Il n’y a pas si longtemps, je lisais qu’on se préoccupait du ralentissement de production que provoquait l’utilisation des médias sociaux sur le lieu de travail. Perte de profit, perte de plusieurs minutes d’efficacité, tu parles! On disait que c’était une catastrophe. Une catastrophe.

Les catastrophes sont autres choses et maintenant, on le sait. On aimerait compter les minutes mais c’est malheureusement autre chose qu’on compte. En Lombardie en ce moment, si vous êtes un spécialiste de la santé, que vous soyez dermatologue, urologue, gynécologue, orthopédiste, chirurgien ou autre, vous n’avez plus le luxe de vous limiter qu’à votre secteur de spécialisation. Tous les professionnels ont suivi une formation express de 7 jours pour soigner les patients souffrant des symptômes aiguës du coronavirus. 

L’appel a été lancé et les médecins ont répondu parce qu’en temps de crise, on ne s’accroche pas à un diplôme de spécialisation, on s’accroche à la vie qui tente furieusement d’abandonner le corps des patients. On s’accroche pendant des heures, pendant des jours et à la fin, le virus emporte quand même plus de 500 personnes par jour. Juste vendredi, 793 personnes ont été télé-transporté vers d’autres cieux et les médecins eux, sont restés les mains vide, les vies leur filant entre les doigts malgré les poings qu’ils tiennent fermés et serrés comme jamais.


« De façon surprenante, on compte des cas d’espoir, de grande volonté et même d’optimisme »
Jean-Philippe Pearson

Dans les devoirs que mon fils fait à la maison - les écoles risquent de ne pas rouvrir cette année, je vous dis ça d’même - il m’arrive avec: «Je me souviens» c’est quoi? (un devoir en français, vous l’aurez deviné). C’est la devise du Québec, que je lui répond avec assurance.

- «Oui, mais se souvenir de quoi?»

- Euh, ben… se souvenir.

J’essaye de m’en sortir en lui disant d’étudier 

- Ça doit être écrit dans ton livre, lis! 

- Ils disent que c’est pas clair les origines. On le sait pas. 

J’aurais aimé que ce soit ma mémoire à faire défaut mais non, c’est vrai, on sait pas exactement à quoi se référait Eugène-Étienne Taché, l’architecte du parlement de Québec, quand il a fait inscrire dans la pierre cette maxime qui est devenu la devise d’un peuple. On se souvient, mais on sait pas de quoi. C’est… spécial?

Le coronavirus nous démontre, sauvagement, cruellement, que l’économie c’est pas tout. Les vies que les professionnels oeuvrant dans la santé publique tentent de sauver mais qui s’échappent, les personnes qui meurent par centaines et qu’on emporte sur des camions militaires vers les fourneaux crématoires nous rappellent que oui, il faut prendre les précautions pour limiter les dégâts mais on leur devra aussi autre chose, à nos morts. On leur devra d’utiliser cette tragédie pour améliorer notre monde. Quand on nous dira à l’avenir que l’économie ne peut pas ralentir pour atteindre les objectifs de réduction des émissions de gaz, on devra se souvenir de nos morts. Quand on nous dira que la santé et le bien-être des gens ne peut passer que par la vigueur de l’économie, on devra se souvenir de nos morts. Quand on nous dira que pour que l’économie fonctionne on doit couper dans la santé, on devra se souvenir de nos morts. 

Quand on nous dira que l’économie passe avant tout, souvenons nous d’eux. Faisons que ce soit à nos morts qu’on pense à l’avenir quand on dira «Je me souviens», au moins le temps des luttes qui nous attendent. Et si par bonheur au Québec on aura peu de morts, ben…pleurez un Italien. Ici, on en a trop pour nos larmes.

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Jean-Philippe Pearson, scénariste et réalisateur québécois, habite en Italie et vit la quarantaine avec sa femme et ses deux enfants adolescents. Il espère survivre au virus... et à la quarantaine. 

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