Johnny Weir

Johnny Weir victime d'homophobie ou d'une vision passéiste de l'homme?

Récemment, les commentaires de MM. Claude Mailhot, journaliste et d'Alain Goldberg, analyste, au sujet de M. Johnny Weir, patineur artistique, et l'écho qu'ils ont eu à Québec à CHOI FM de la part de l'animateur Stéphane Dupont révélaient pour certains un discours homophobe. À mon avis, les propos qu'ont tenu ces messieurs des médias ne relèvent pas d'une réelle aversion pour les gays. En fait cet épisode digne des Plouffe au pays de la Belle province, démontre qu'au Québec nous souffrons encore du syndrome de la taverne «chez Gilles». Nous nous percevons comme une société progressiste, mais sous ce vernis, cet incident montre que nous sommes collectivement encore attachés à une vision limitée et traditionnelle de ce qu'est un homme.
Récemment, les commentaires de MM. Claude Mailhot, journaliste et d'Alain Goldberg, analyste, au sujet de M. Johnny Weir, patineur artistique, et l'écho qu'ils ont eu à Québec à CHOI FM de la part de l'animateur Stéphane Dupont révélaient pour certains un discours homophobe. À mon avis, les propos qu'ont tenu ces messieurs des médias ne relèvent pas d'une réelle aversion pour les gays. En fait cet épisode digne des Plouffe au pays de la Belle province, démontre qu'au Québec nous souffrons encore du syndrome de la taverne «chez Gilles». Nous nous percevons comme une société progressiste, mais sous ce vernis, cet incident montre que nous sommes collectivement encore attachés à une vision limitée et traditionnelle de ce qu'est un homme.
D'ailleurs, qu'est-ce qu'un homme en 2010? Il y a plus de 40 ans, cette question ne méritait pas une réponse détaillée. Un homme, c'était le maître après Dieu, le pourvoyeur de la famille, le préfet de discipline, le gardien de la morale, qui incarnait aussi le pouvoir, la puissance physique, le stoïcisme face à la douleur, l'impassibilité devant des émotions jugées menaçantes, le silence; bref, les hommes rassemblaient les caractéristiques inverses que l'on prêtait aux femmes. Or, les transformations qu'a connues le Québec depuis la Révolution tranquille sont venues déconstruire cette image monolithique, et nous avons constaté qu'il existait plusieurs manières d'être et de se comporter en homme: homme rose dans les années 70, métrosexuel il y a quelques années, ni rose, ni bleu, etc. Dès lors, la question devient pertinente: qu'est-ce qu'un homme? Dans les circonstances, le concept de genre devient essentiel, car c'est par ce prisme que l'on peut interroger la condition masculine.
Essentiellement, le genre appartient à ce qui est reconnu comme féminin ou masculin. Dans nos sociétés, nous avons divisé l'ensemble des qualités qui appartiennent à l'humanité en catégorie masculine et féminine et défini des rôles appropriés à chacun des sexes. C'est comme si nous exagérions les aspects réels et imaginaires du sexe biologique et que nous en venions à identifier des façons de penser, d'être et d'agir qui sembleraient plus appropriés à un homme ou à une femme. Un être humain naît homme ou femme, c'est un fait biologique, mais ce qui relève du féminin ou du masculin est avant tout une construction sociale, qui varie selon les cultures. Cette construction de genre masculin ou féminin débute très tôt. Durant l'enfance, les parents, les proches et la société influencent la formation de l'identité de rôle de genre. Par exemple, les hommes et les femmes ne boutonnent pas leurs vêtements du même côté, ne portent pas les mêmes souliers, se coiffent différemment, etc. Ces façons de faire sont si communes, si familières, qu'elles semblent faire partie de l'ordre naturel des choses. Cependant, être un homme ou une femme ne représente pas un état figé mais une construction toujours en redéfinition. Comme le rappelle Connell, on naît homme, mais on acquiert des comportements dits masculins. Or, le mode de socialisation des hommes, les images que nous en avons et le discours que nous tenons à leur sujet demeurent encore très souvent désuets et passéistes.
Dans le Québec d'aujourdhui, la socialisation masculine et les rôles que l'on demande aux hommes d'adopter interdisent encore souvent l'expression des sentiments et l'exploration de la vie intérieure. Parce qu'ils sont depuis longtemps socialisés à chercher le pouvoir, à contrôler et à être autonome, beaucoup éprouvent de la peur à se dévoiler. Pour un homme, ce qui est valorisé dans notre société, c'est la réalisation de soi, la confiance en soi, c'est montrer sa force, être compétent et indépendant, avoir du succès, c'est aussi l'agressivité et la témérité. Les sports professionnels illustrent à merveille cet état de fait. Au sein de ces pratiques culturelles, la masculinité se construit et synthétise une vaste gamme de symboles associées à la compétitivité, au pouvoir physique, à l'insensibilité et à la douleur.
L'incident qui a défrayé les manchettes à la suite des propos de MM. Mailhot, Weir et Dupont n'est pas lié à l'homosexualité présumée du patineur, qui, à ma connaissance, n'a jamais été affichée ou dévoilée. Ce qui a posé problème, c'est l'habillement, le rouge à lèvre, l'attitude. Or, comme le rappelle les intervenants et les chercheurs en condition masculine, malheur aux hommes et aux garçons qui ne se conforment pas aux diktats du genre masculin: les gays, les efféminés ou ceux en apparence trop sensibles. Ils sont victimes de discrimination ou d'injures, ou, plus subtilement, ils sont l'objet de risées. L'image que le patineur artistique étatsunien a projetée aux olympiques est venue heurter celle qu'avait intériorisé les journalistes et analystes sportifs et qui fait actuellement consensus; l'image dominante que l'on se fait d'un homme et qui nous réconforte et nous conforte dans nos préjugés et qui est proposée dans les pages de magazines comme Summum, version féminine: des hommes musclés, forts, virils, sûr d'eux-mêmes, des sportifs, des gagnants, des guerriers!
Le problème avec la «tapette», l'efféminé, ce n'est pas son homosexualité, présumée ou non, mais l'image qu'il projette. Un homme efféminé représente la fragilité, la douceur, une certaine vulnérabilité des qualificatifs qui sont menaçants pour l'homme traditionnel, le gars, gars. La réaction démesurée de M. Dupont sur les ondes de CHOI-FM s'enracine dans une socialisation masculine malsaine qui occulte la partie «féminine», à défaut d'un terme plus approprié, chez l'homme. Une crainte de paraître vulnérable, faible face aux aléas de la vie. Accepter cette vulnérabilité, explorer son monde intérieur avec son lot d'expériences heureuses et malheureuses donne à l'homme l'occasion de partager des moments d'intimité non sexuelle avec sa conjointe, un ami ou un compagnon de travail. Contrairement à certaines idées reçues, ces moments sont d'une grande richesse et reflètent une force intérieure, autant que le courage du regard lucide sur soi.
La leçon que je tire de cette histoire est que nous vivons dans une société profondément sexiste, où les comportements des hommes et des femmes sont encore trop souvent normés et figés. Dans les circonstances, je ne peux que paraphraser mon ancien professeur, Michel Dorais, qui rappelle avec justesse qu'en voulant classer l'humanité en hommes ou femmes, masculins ou féminins, hétéros ou homos, nous construisons des catégories réductrices. Tous les représentants d'un sexe n'ont ni les mêmes comportements, ni les mêmes intérêts, ni les mêmes conditions de vie. Les caractéristiques que l'on nomme masculine et féminine n'appartiennent en rien de façon exclusive aux sexes auxquels elles sont sensées correspondre. Elles ne sont que l'expression de l'éventail infini des comportements humains...
Jean Denis Marois M.S.S.
Intervenant psycho-social à AutonHommie, Centre de ressources pour hommes de Québec, ex-étudiant/chercheur sein de Masculinités et Société au Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence faite aux familles et aux femmes (CRI-VIFF) à l'Université Laval et détenteur d'une maîtrise en service social