La décision de Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale de l'État d'Israël a provoqué des affrontements entre Palestiniens et Israéliens.

Jérusalem : après les votes à l’ONU, quelles perspectives pour une paix juste?

Les protestations contre la décision irresponsable du président des États-Unis de reconnaître Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël et d’y déménager son ambassade sont passées de la rue à l’ONU.

Les États-Unis viennent d’y essuyer deux revers : au Conseil de sécurité et à l’Assemblée générale, où une large majorité de pays ont maintenu leur condamnation de la décision étasunienne. Ces positions pourront-elles ouvrir quelques brèches vers une paix juste? Nous pensons que oui, mais à certaines conditions seulement.

1) Oser déboulonner certains mythes

Quand Benyamin Netanyahou (le premier ministre d’Israël) affirme que Jérusalem est «la capitale éternelle et indivisible d’Israël depuis 3000 ans», il répète le mythe religieux qui sert à justifier l’occupation et l’annexion de Jérusalem-Est, en gommant le rôle de Jérusalem dans les deux autres religions monothéistes. En Israël, l’archéologie et l’histoire ont massivement servi à authentifier la continuité d’une histoire juive allant des anciens Hébreux aux Israéliens d’aujourd’hui. Israël s’est ainsi bâti sur un principe mono-ethnique — Israël défini comme «juif» — et sur une fondation religieuse, ce dont témoigne le rôle de quasi-constitution du texte biblique dans l’Israël d’aujourd’hui. 

Quelques heures avant son assassinat en 1995, l’ancien homme d’État israélien Yitzhak Rabin avait fait remarquer aux partisans du «Grand Israël» qu’appliquer la Bible à la lettre obligerait les Israéliens à évacuer les rivages de la Méditerranée puisque les Juifs de l’époque biblique n’y ont jamais habité. Il dénonçait ainsi l’amalgame entre Bible, Terre promise et peuple d’Israël, auprès des sionistes et des religieux pour qui la Bible continue de servir d’étalon pour toutes leurs politiques actuelles.

L’histoire canonisée par Israël cadenasse les contenus des manuels d’histoire, organise le calendrier des fêtes nationales et sert à «judaïser» Jérusalem-Est. Toute critique du Grand Récit national est suspectée de porter atteinte à l’unité de la nation, en remettant en cause un Israël fantasmé, idéalisé et inventé. Des historiens ont pourtant fait voler en éclats la légende d’un peuple juif unique préservé des contaminations extérieures. Ultimement, ce qui fait problème et qu’il faut gommer, c’est... l’existence même des Palestiniens! D’où les entreprises de nettoyage ethnique qui n’ont cessé depuis la création de l’État d’Israël en 1948 et que l’annonce de Trump amplifie en légitimant l’annexion de Jérusalem-Est.

Il faut s’opposer à l’idée qu’un peuple – ici le peuple juif – puisse effacer, au nom de son dieu, le droit à l’existence d’un autre peuple, les Palestiniens, vivant sur la même terre.

2) Dénoncer la poursuite implacable du projet sioniste initial

Le projet initial des sionistes n’a jamais été la coexistence de deux États vivant côte à côte en harmonie. D’emblée, ils ont planifié systématiquement, et par tous les moyens (diplomatiques, économiques, militaires, instrumentalisation de la Shoah, etc.) la disparition du peuple palestinien en tant que peuple. Dès les années 1930, Ben Gourion, «le père fondateur», avait appelé les siens à accepter les premiers projets de partition. Le transfert prévu des Arabes nous donne, pour la première fois de notre histoire. «Un véritable État juif. [...] Un État hébreu partiel n’est pas une fin, mais seulement un début [...]. Nous y ferons venir tous les juifs qu’il sera possible d’y amener [...] et alors je suis certain qu’on ne nous empêchera pas de nous installer dans d’autres parties du pays, soit en accord avec nos voisins, soit par tout autre moyen.»

Tous les pays occidentaux, y compris le Canada, ont gobé cette hypocrisie d’abord en votant pour la partition de la Palestine historique en 1947 puis en continuant d’appuyer, directement ou indirectement, le projet sioniste qui a fait avorter tous les débats relatifs à la création d’une Palestine souveraine. Peu de pays ont dénoncé la futilité de rencontres diplomatiques sans jamais contester la nature de l’État d’Israël en tant qu’État national du seul peuple juif.

Après plus de 70 ans de pourparlers, le résultat est que les Palestiniens ont été de plus en plus dépossédés de ce qui doit être leur territoire national, au point même où plusieurs doutent maintenant de la faisabilité de la solution à deux États si rien n’est fait pour contrer le projet sioniste.

3) Revoir radicalement le rôle de la «communauté internationale» quant à l’application du droit international par Israël

La «communauté internationale» — gouvernements arabes et gouvernements occidentaux confondus — a failli à son devoir de faire respecter le droit international et les droits des Palestinien(ne)s. De nombreux gouvernements qui se targuent d’être des États de droit acceptent qu’Israël se moque du droit international. L’abstention du Canada à l’ONU est honteuse, car, en refusant de condamner la violation unilatérale du droit international par les États-Unis, elle fragilise encore davantage cette institution. Qui alors protégera ce droit? Qui le fera appliquer? Il est temps que cette communauté, malgré ses dysfonctionnements évidents, opère un virage radical en exigeant d’Israël — avec sanctions à l’appui — le respect du droit international quant à l’occupation, à la colonisation, au droit de retour, à l’apartheid, au blocus de Gaza, au Mur... et au statut de Jérusalem. Il lui faut rompre avec sa complicité inconditionnelle et systématique envers Israël et prendre acte de l’asymétrie abyssale entre Israël et les Palestiniens dont on exige qu’ils s’entendent! Les «processus de paix» n’ont été, a écrit Yakov Rabkin (2014), que des illusions politiques permettant à Israël de poursuivre inexorablement la colonisation des territoires palestiniens occupés depuis 1967. (...) on n’a pas affaire à deux États qui s’affrontent avec les mêmes moyens, mais à un acteur palestinien complètement dominé par une puissance nucléaire».

L’ONU qui a joué un rôle majeur dans la partition de la Palestine historique doit se réapproprier le leadership dans la mise en œuvre d’un véritable processus de paix basé sur le droit international. Mais les Palestinien(ne)s ont compris depuis longtemps que les pays arabes et les gouvernements occidentaux les ont abandonnés à la puissance de feu d’Israël. D’où leurs appels aux personnes de bonne volonté à travers le monde pour soutenir leurs initiatives de paix tant au plan diplomatique qu’au niveau de la mobilisation solidaire. Parmi ces moyens, nous invitons nos concitoyen(ne)s à appuyer la campagne de «Boycott, Désinvestissement et Sanctions», une campagne pacifique et citoyenne lancée en 2004 par la société civile palestinienne pour exiger d’Israël le respect du droit international. Une paix juste en dépend.

Gilles Bibeau, professeur émérite, Université de Montréal

Lorraine Guay, attachée de recherche retraitée, Université de Montréal

Texte appuyé par :

- Rachad Antonius, Sociologie, UQAM

- Roxane Caron, professeure en travail social, Université de Montréal

- Yara el-Ghadbana, écrivaine et anthropologue

- Jeddi Essedik, psychiatre, Tunis

- Claude Lacaille, bibliste et prêtre des Missions-Étrangères

- Diane Lamoureux, professeure associée, Science politique, Université Laval

- Abdelwahed Mekki-Berrada, professeur titulaire, anthropologie de la santé mentale et anthropologie de l’islam 

- Michel Peterson, psychanalyste, professeur et travailleur social

- Abdulhadi Qaderi, enseignant en science politique, Cégep de Saint-Jérôme

- Yakov Rabkin, professeur d’histoire. Université de Montréal. Auteur de Comprendre l’État d’Israël

- Zakaria Rhani, anthropologue et biologiste. Université Mohammed VI. Rabat. Maroc

- Cécile Roussea, psychiatre et professeure titulaire, division psychiatrie sociale et culturelle, Université McGill

- Wael Saleh, politologue, Institut d’études post-printemps arabe, Montréal

- Michel Tousignant

- Joëlle Tremblay, professeur associé, UQAM, professeure agrégée et artiste, Faculté d’aménagement, d’art et de design