Je redeviens souverainiste

OPINION / Je suis de cette génération qui a connu le rang inférieur donné aux Québécois par la prépondérance anglophone dans la province. Dans mon coin de pays, l’entreprise minière s’appelait la Gaspé Copper Mines, l’usine de pâtes et papier portait le nom de Gaspesia Pulp and Paper, et la langue parlée par tous ceux qui avaient un poste important était l’anglais. Enfant, j’enviais les familles de mon voisinage qui parlaient cette langue et je ressentais une gêne à être un Canadien-français.

Quand je prenais le train avec ma mère pour aller visiter ses sœurs à Montréal, je ressentais cette même gêne devant les employés du CN qui ne parlaient que l’anglais et j’étais peiné de voir ma mère tenter misérablement de se faire comprendre avec ses quelques mots d’anglais, et finir avec un sentiment d’humiliation qui la faisait rager. À Montréal, lorsque j’accompagnais ma mère et ses sœurs dans leur magasinage, j’avais aussi cette impression d’être d’un rang inférieur face à tous ces commis et vendeurs anglophones. Bien qu’enfant et n’ayant pas une grande connaissance du reste du Canada, des États-Unis et des pays européens, je voyais bien, surtout avec l’arrivée de la télévision au milieu des années 1950, que nous étions peu instruits et obnubilés par la religion catholique. Autour de moi, nombreux étaient les adultes qui savaient à peine lire et écrire et qui occupaient des petits emplois.

Cette réalité est lointaine ou inconnue pour les jeunes d’aujourd’hui et les Néo-québécois, mais je crois qu’il est important de la connaître ou de se la rappeler pour apprécier le chemin parcouru par la société québécoise, pour reconnaître notre différence identitaire et pour saisir le type de société dans laquelle nous voulons vivre.

Le grand bond en avant de la société québécoise, rappelons-le, n’est pas de l’histoire ancienne ; une cinquantaine d’années étant bien peu dans l’histoire d’un pays. C’est en effet avec l’arrivée au pouvoir de Jean Lesage et de son équipe en juillet 1960 que s’amorce la révolution tranquille qui allait transformer le monde politique, social et économique de ma jeunesse et voir se casser abruptement l’omniprésence de la religion catholique. Dans cette effervescence et ces aspirations d’émancipation, mais encore imprégné de mon impression de citoyen de second rang, c’est sûr que j’ai été séduit à la fin de cette décennie par le Mouvement Souveraineté Association (MSA) de René Lévesque. Pas la rupture avec le Canada mais une nouvelle association basée sur l’égalité des deux peuples fondateurs.

Puis est venu le Parti Québécois, mené et entouré par les meilleurs talents du Québec à ce moment. Quel extraordinaire essor ceux-ci ont-ils donné au Québec à compter de l’élection de 1976 ! Dans cette foulée, il me semblait que le référendum de 1980 devait inévitablement aboutir à une victoire, considérant que le mandat demandé n’en était qu’un de négociation. À ce moment, le manque de courage des miens m’a déçu fortement. Au référendum suivant, je me disais que les humiliations faites au Québec par Pierre Elliot Trudeau, par le rapatriement unilatéral de la Constitution et par l’échec de l’Accord du Lac Meech allaient faire pencher la balance en faveur du oui, mais rien n’y fit.

En conséquence, puisque la volonté populaire était que nous ne devions pas remettre en question les conditions de notre appartenance à la fédération canadienne, j’ai décidé de tourner la page et de devenir Canadien. Ce que je croyais avoir réussi, jusqu’à ces derniers temps.

Ce sont d’abord les hauts cris et les accusations de xénophobie, de racisme et d’islamophobie de la part des Canadiens des autres provinces qui m’ont heurté dès les premiers moments où nous avons signifié l’importance que nous accordions à la laïcité et à l’apprentissage du français par les nouveaux arrivants. Puis est venue cette proposition que je jugeais aberrante d’intégrer la charia dans le système judiciaire ontarien, le constat de la mièvrerie du multiculturalisme, les valeurs de conservatisme à l’américaine de nos compatriotes de l’Ouest, etc.

Le dernier coup sur mes illusions canadiennes vient d’être donné avec l’affaire SNC-Lavalin. De l’attaque frontale d’une ministre envers son chef parce que, supposément, sa mutation à un ministère moins important était due à son opposition à un accord de réparation avec SNC-Lavalin, les médias anglophones en ont fait un cas d’ingérence pour sauver une «autre» entreprise québécoise corrompue.

Tous ces événements me montrent que le mépris envers le Québec et ses citoyens francophones est encore bien vivant et que nos différences face à leur multiculturalisme et face au type de société dans laquelle chacun désire vivre sont des éléments de dissociation aussi forts que l’étaient ceux prévalant dans mon enfance et ma jeunesse.

Pour ces raisons, je redeviens souverainiste. Et je ne dois pas être le seul à faire ce cheminement. J’ai la conviction, en effet, que ces éléments nouveaux, ajoutés à ceux du passé, vont ramener et amener de nombreuses personnes vers le mouvement indépendantiste québécois. C’est par le combat politique que nos leaders du passé nous ont permis de se mettre debout, de se libérer et de progresser. Au cours de ces cinq, six dernières décennies, nous avons bâti une société qui nous ressemble et dont nous sommes fiers. Sans prétendre qu’elle est meilleure que d’autres, elle est différente par sa langue mais aussi par sa vigueur culturelle, son émancipation des carcans, son goût de laïcité, la progression constante des droits et de la place des femmes, l’acceptation des différentes orientations sexuelles, etc. C’est pour la progression à notre manière de ce modèle de société que nous devons désormais poursuivre le combat politique. La prochaine fois sera la bonne, comme le souhaitait René Lévesque.

Gilles Bourget, Aylmer