«Nous vous souhaitons une bonne et heureuse année 2017 malgré les nuages et la tempête qui gronde en pensant qu'après la pluie vient toujours le beau temps, parfois plus rapidement qu'on l'avait pensé», écrit l'auteur.

Je me souviens d'un Noël, à Saint-Jules, en 1948...

Même si l'humeur du temps n'est pas trop à la fête, la vie oblige à l'espoir d'une heureuse continuité. La grande nature, la musique, les arts, la science sont là pour nous le rappeler constamment. Nous avons passé des décennies de bonheur et de projets emballants et le temps d'un orage d'ignorance et de violence ne doit pas nous faire cesser d'irradier notre force intérieure et notre sens critique. Ces temps-ci où le Saint-Laurent commence à encenser de frimas les aurores des grands froids, j'aime fredonner.
Somewhere over the rainbow, way up high
There's a land that i heard of, once in a lullaby
Somewhere over that rainbow, skies are blue
And the dreams that you dare to dream, really do come true
En 1948 - j'avais 6 ans -, la petite famille a pris de train à Lévis, un soir, à l'avant-veille de Noël pour aller fêter en Beauce. Je n'avais jamais vu une aussi grosse machine crachant sa vapeur par grand froid dans un bruit d'enfer percé par le tintement de la cloche de la locomotive qui annonçait l'arrêt en gare. Des ombres frileuses se faufilaient vite dans les wagons du Quebec Central. À Tring-Jonction, c'était la tempête. Il fallait se rendre à Saint-Jules, chez l'oncle Raymond. Les chemins de campagne n'étaient pas ouverts à la charrue dans ce temps-là. Il fallait avancer péniblement sur l'épais tapis. Des carrioles attendaient les passagers sur le quai de la gare. Mon père choisit un petit snowmobile de Bombardier qui ronronnait tout près. Et nous voilà partis sur des voies qui tenaient plus du voyage en chaloupe sur une mer démontée que d'une glissade duveteuse sur la ouate blanche. On versa deux fois, surpris par la hauteur des lames de poudrerie. Les deux enfants avec la mère se rassuraient tant bien que mal dans la cabine pendant que les hommes redressaient le véhicule à skis pour le remettre sur ses chenilles.
La maison de l'oncle Raymond et de ma tante Aimée, la soeur de ma mère, était en feu. Le diable s'était emparé du logis depuis le crépuscule. Il faut dire que ma mère originaire de Saint-Jules venait d'une famille de 20 enfants, tous installés sur le bord de la Chaudière, un peu partout dans les villages; que ma tante Aimée en avait élevé neuf; et que mon oncle Tancrède, qui avait hérité du patrimoine familial tout près, marié à la soeur de l'oncle Raymond, en alignait 10. L'intérieur était donc rempli à craquer. Plusieurs filles avec leurs cavaliers ou leurs maris, les gars avec leurs belles plus belles que jamais. 
Les lits des chambres du bas étaient couverts de manteaux de laine, de capots de chats, de casques de fourrures, de tuques, de crémones et les bottes s'empilaient dans un coin de la cuisine, pas loin du gros poêle qui ronronnait malgré la tempête qu'on entendait hurler dehors. Quand on ouvrait la porte de la maison surchauffée, l'hiver aspirait à plein cadre la boucane des fumeurs qui inondait la pièce et nous rendait aussitôt une salutaire bouffée d'air frais vaporisée de neige fine. Pianiste, violoneux, accordéoniste marquaient la cadence des sets carrés animés par un pétillant calleur, entrecoupés de solos des belles voix, le temps de s'essouffler. Mon père entonna le «Minuit chrétien» et l'«Angelus de la mer», toujours terminés par le traditionnel «excusez-la».
Les filles étaient toutes élégantes, habillées et coiffées à la dernière mode, les gars, de la brillantine plein les cheveux jouaient aux beaux Brummels. Toujours en nage après les danses infernales et les petits coups répétés de gros gin. Chavirer! Tout le monde s'agitait, piaffait, riait, criait, osait... Les enfants assis dans l'escalier regardaient sagement la cavalcade qui faisait trembler la maison nouvellement électrifiée. Pendant qu'on brassait les chaudrons sur le poêle dans la cuisine, mon père me prit dans ses bras et me monta dans une chambre où dormait déjà ma petite soeur. Plus tard j'ai eu l'impression d'avoir vécu ce soir-là dans un dessin de Massicotte, La veillée du bon vieux temps. 
Mon oncle Raymond possédait une ferme autarcique et un moulin de service pour le sciage du bois de construction des habitants. Il était aussi un des premiers à ratisser la campagne pour ramasser des antiquités plein ses hangars, alimentant le marché naissant à Québec et à Montréal.
Nous vous souhaitons le plus chaleureux des Noëls en famille, de la joie autour d'une table conviviale pleine de rires, une fête enveloppée de lumière pour se charger d'énergie enracinée en se serrant les uns contre les autres. Notre passé fabuleux demeure garant de notre avenir. Nous vous souhaitons une bonne et heureuse année 2017 malgré les nuages et la tempête qui gronde en pensant qu'après la pluie vient toujours le beau temps, parfois plus rapidement qu'on l'avait pensé.
Michel Lessard, Lévis