J'aime les journaux en papier

POINT DE VUE / Chaque matin, je trouve dans ma boîte à journaux mon Soleil, mon Devoir et mon Journal de Québec que les camelots me livrent aux premiers chants d’oiseaux l’été et dans la nuit froide de l’hiver. Je lis mes journaux avec des ciseaux, découpant articles et photographies et les collant dans des albums. C’est un rituel quotidien. J’envie parfois les citoyens de Québec de 1900, car pas moins de six journaux étaient publiés quotidiennement dans leur ville : Le Soleil, l’Événement, le Courrier du Canada, le Daily Telegraph, le Mercury et le Quebec Chronicle. Et il y avait en plus l’influent hebdomadaire de Jules-Paul Tardivel : la Vérité.

Mon intérêt pour les journaux remonte à mon enfance. J’étendais sur le plancher du salon la Tribune de Sherbrooke à laquelle étaient abonnés mes parents. J’y suivais les aventures quotidiennes de Tarzan, trois cases par jour. Les bandes dessinées en couleurs du samedi étaient une fête avec leurs Mutt et Jeff, Dick Tracy et le chat de Cicéron. Qui se rappelle encore du chat de Cicéron? Et il y avait, insérés dans le journal du samedi, le magazine Perspectives avec ses belles photographies de joueurs de hockey à collectionner et les chroniques à l’humour subtil de Guy Fournier (je n’y comprenais pas tout!).

Je vins étudier à l’Université Laval en 1976 et je n’ai pas quitté Québec depuis. À mon arrivé à Québec, c’était encore l’âge d’or des journaux. Je n’oublierai jamais les piles de journaux quotidiens alignés le long du grand comptoir de la tabagie Giguère. Le New York Times du dimanche était fort costaud avec ses innombrables cahiers et suppléments. C’était une époque où l’on pouvait encore se procurer à Québec le Boston Globe et le Washington Post. Aujourd’hui en 2019, on ne peut même plus se procurer à Québec Le Monde et Le Figaro de Paris. Et on vient, depuis le 1er décembre, de nous enlever la Montreal Gazette et le National Post.

Vous n’avez qu’à vous rendre dans les bibliothèques, me diront certains. Ces derniers n’ont sûrement pas jeté un coup d’oeil sur les sections des journaux de nos bibliothèques depuis un bout de temps. Elle est révolue l’époque où la Bibliothèque de l’Assemblée nationale recevait tous les journaux hebdomadaires du Québec et qu’une bibliothécaire plaçait des briques sur ceux-ci pour les aplatir, car ils arrivaient par la poste roulés ou pliés et repliés. La bibliothèque de l’Université Laval a de beaucoup réduit son nombre d’abonnements à des quotidiens. Il est fini le temps où on pouvait y lire le Chronicle Herald d’Halifax.

Il y a quelques années, l’historien Jacques Lacoursière me fit don de ses boîtes de découpures de journaux. Et c’est ainsi qu’une grande pièce de ma résidence s’est transformée en véritable caverne d’Ali Baba! Et mes albums se multiplient! Je refuse la tyrannie des géants du Net et des Twits de Donald Trump. À mes yeux, les journaux en papier demeurent de grandes sources de connaissances et des bastions de liberté et de démocratie.

Je tiens à mon Soleil, le grand journal de fiers artisans qui ont fait de Québec leur milieu de vie à défendre et à améliorer: les Ernest Pacaud, Jean-Charles Harvey, Jean-Louis Gagnon, Raoul Hunter, Claude Larochelle, Roland Sabourin, Monique Duval, Louis-Guy Lemieux, Yves Therrien et tant d’autres.

Je garde confiance en l’avenir de nos journaux. Les gens sont de retour dans les librairies. Le livre a vaincu la tablette! Les gens reviendront aux journaux. Et les annonceurs locaux finiront par comprendre qu’il est illogique d’envoyer leur argent à de grandes firmes universelles et apatrides qui ne veulent pas payer de taxes ni d’impôts.

Lorsque nous nous rassemblons, nous voyons que nous sommes encore nombreux à aimer les journaux en papier. Le grand défi, et il n’est pas irréalisable, est de donner le goût aux jeunes générations de lire des journaux. Il faut trouver des contenus qui les attireront, afin que le jeune lecteur soit émerveillé comme je l’étais à sept ans lorsque je suivais les péripéties de Tarzan dans la Tribune.

J’aimerai toujours les journaux en papier. J’aime la vie.