Intimidation et violence: les profs craignent d'intervenir

On a beaucoup parlé d'intimidation, de cyberintimidation et de violence dans les écoles au cours des derniers jours. Une des réalités dont on a peu traité est que, sur le terrain, les profs craignent souvent d'intervenir dans de telles situations, et ce, pour plusieurs raisons.
On a beaucoup parlé d'intimidation, de cyberintimidation et de violence dans les écoles au cours des derniers jours. Une des réalités dont on a peu traité est que, sur le terrain, les profs craignent souvent d'intervenir dans de telles situations, et ce, pour plusieurs raisons.
Perte de l'autorité
De plus en plus, on le sait, un enseignant n'est plus une figure d'autorité dans une école. N'ayons pas peur de le dire, il est difficile aujourd'hui de faire appliquer le code de vie d'un établissement scolaire sans avoir à subir les invectives de certains élèves. Quand même les policiers se font insulter par des jeunes conducteurs pour des infractions au code de la route, imaginez leur réaction quand on leur demande de ne pas courir dans un corridor ou de ramasser les déchets qu'ils laissent trainer par terre...
Quand survient une bagarre ou une échauffourée, la simple présence d'un enseignant ne suffit plus à arrêter celle-ci. Ce dernier doit alors intervenir physiquement, avec les risques que cela comporte, on le verra, ou demander une aide qui arrivera souvent un peu tardivement.
Cette perte de l'autorité de l'enseignant est aussi vécue avec certains parents qui défendront systématiquement leur enfant dans le cas de violence physique ou d'intimidation. Il faut avoir un dossier solidement blindé pour expliquer à un parent que son jeune a intimidé un plus faible. La tâche est longue, ardue, décourageante et, à tort, on préfère consoler l'enfant blessé et laisser le harceleur continuer à sévir.
Peur des représailles
Non seulement un enseignant ne jouit plus d'un statut d'autorité dans une école, mais il arrive également que celui-ci soit victime de représailles de la part des jeunes auprès desquels il est intervenu. Une collègue a connu deux années d'enfer parce qu'elle n'acceptait pas certains comportements déplacés en classe. Sa voiture et sa maison ont été vandalisées.
Dans certains cas, ce sont les parents qui tentent d'intimider les enseignants en les menaçant de poursuites judiciaires, d'appel aux médias, de leur «régler leur compte», de leur faire perdre leur emploi. Et avec l'approche-clientèle de certaines écoles où le parent est roi, ceux-ci ont beau jeu de se transformer en matamores.
Manque de formation
Un autre aspect qui explique que les enseignants ont peur d'intervenir dans des situation d'intimidation ou de violence est leur manque de formation en la matière. Comment sépare-t-on une bagarre entre deux jeunes sans se blesser soi-même ou blesser l'un des belligérants? Comment reconnait-on les signes de la manipulation d'un harceleur ou de la fausse victime dans un cas d'intimidation?
Ce manque de formation se traduit souvent par un manque de confiance, de rapidité et d'efficacité dans des interventions parfois délicates ou dangereuses. Dans certains cas, elle conduit même à un refus d'agir ou à un aveuglement volontaire. Même avec 18 années d'expérience, je suis encore réticent à me mêler de certaines situations.
Manque d'appui et de reconnaissance
Non seulement l'enseignant doit parfois affronter un élève ou un parent, mais il arrive aussi qu'il ne bénéficiera pas de l'appui de ses pairs ou de sa direction. On cherchera davantage à éteindre des feux qu'à régler un problème sous la crainte des pressions d'un parent, par exemple. Même dans des situations où un jeune a frappé un éducateur, on tentera de minimiser son geste, voire de l'excuser!
On ne reconnait pas non plus le travail d'un enseignant dans le cas de certains interventions disciplinaires. Alors qu'aujourd'hui, on mesure à la seconde près sa prestation de travail, on compte sur son professionnalisme et son esprit de corps pour qu'il investisse du temps et des énergies dans les démarches qui suivront. Ainsi, quand il sépare une bagarre dans un corridor entre des élèves qui ne sont pas les siens, un enseignant sait qu'il devra se farcir également, dans le meilleur des cas, la rédaction d'un rapport ainsi qu'une ou deux rencontres.
Condamnés à la perfection
Par ailleurs, l'enseignant qui commettra une erreur dans une intervention perdra parfois le soutien de sa direction et devra se défendre seul. Comment trouvera-t-il la motivation d'agir au meilleur de sa connaissance s'il risque à la fois d'être suspendu sans salaire et de se retrouver en cour, par exemple, parce qu'un parent le poursuit pour avoir brisé le poignet de son enfant en tentant d'arrêter une bagarre? Il est inconcevable qu'on ait de telles exigences à l'égard d'un employé quand on ne s'est pas assuré de lui donner une formation adéquate en la matière.
À cet effet, il est incroyable en plus qu'on demande aux enseignants suspendus sans salaire de poursuivre ceux qui les ont injustement accusés s'ils veulent récupérer les sommes qu'ils ont perdues. Comment une commission scolaire peut-elle présumer de la culpabilité de ses employés de la sorte alors qu'ils n'ont même pas été jugés au moment de les priver de leur paie?
Pour toutes ces raisons, et même si certaines ne sont pas des meilleures, il ne faut pas se surprendre si, dans un monde scolaire où le respect tend à être remplacé par la loi de la jungle, certains enseignants en viennent à la conclusion qu'il vaut mieux faire un grand détour ou fermer les yeux, comme dirait Félix Leclerc. D'autant plus qu'on ne voit pas sur le terrain des retombées des 17 millions $ que le ministère de l'Éducation dit consacrer à enrayer la violence dans les écoles québécoises.
L'intimidation et la violence continueront à sévir dans nos écoles tant qu'on ne s'assurera pas de protéger ceux qui sont au premier rang pour les combattre. Il ne s'agit pas de conférer aux enseignants une immunité automatique quant à leurs interventions mais, actuellement, les harceleurs et les individus violents ont la partie belle.
Luc Papineau, enseignant
L'Assomption