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Les terres agricoles des Soeurs de la Charité qui ont fait l'objet d'un vif débat dans la région de Québec.
Les terres agricoles des Soeurs de la Charité qui ont fait l'objet d'un vif débat dans la région de Québec.

Il y aura toujours une bonne excuse pour dézoner des terres agricoles

Colleen Thorpe
Colleen Thorpe
Directrice générale d’Équiterre
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POINT DE VUE / Quand il est question de dézonage agricole au Québec, c’est souvent la même rengaine.

Les producteurs locaux dénoncent, les groupes environnementaux s'opposent, la Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ) émet un avis défavorable, les gouvernements procèdent par décret, malgré tout. C’est exactement ce qui s’est passé quand le gouvernement Legault a autorisé le dézonage de terres à Beauharnois pour permettre la construction d’un centre de données de Google.

La réalité est que les gouvernements changent, mais l’effritement des terres agricoles se poursuit.

Ce genre de décision, alors qu’on nous rappelle sans cesse l’importance de l’agriculture locale et d’une plus grande autonomie alimentaire, sonne non seulement faux, elle s’avère aussi d’une incohérence sidérante en matière d’aménagement du territoire.

De toute évidence le ministre de l’Agriculture André Lamontagne a travaillé fort pour conclure une entente de compensation pour la perte de ces terres entre les différents acteurs dont l’Union des Producteurs Agricoles (UPA), Hydro Québec, la CMM et la Fiducie agricole UPA-Fondaction. On reconnaît que l’entente remplace l’ensemble des superficies dézonées en plus de remettre des sommes d’argent à la fiducie et la CMM pour gérer les terres et protéger leur vocation agricole à perpétuité.

Malgré cela, sous ses apparences de bonne nouvelle pour le monde agricole et économique, cette compensation est en réalité une échappatoire visant à redorer l'image d’un projet industriel non durable. On parle ici d’un énième projet qui contribuera aux dizaines de milliers d’hectares dézonés ou destinés à des usages non agricoles au cours des 20 dernières années.

À la lumière de cette tendance désastreuse, tout projet de développement devrait plutôt impérativement respecter la séquence suivante: éviter, atténuer et, en dernier lieu, compenser.

Compenser: la dernière option

La compensation doit être utilisée en dernier recours, seulement et uniquement après la démonstration que le site choisi est le seul qui peut héberger le projet. Dans le cas du projet de Beauharnois, Hydro Québec n’a toutefois pas fait cette démonstration. En plus, en fonctionnant par décret, le gouvernement Legault sape l'autorité de la CPTAQ, l’entité indépendante dont on s’est doté pour justement éviter ce genre de problème.

À Beauharnois, on sacrifiera des terres nourricières pour satisfaire l’appétit d’un géant informatique, une multinationale qui, rappelons-le, profite déjà largement d’un régime fiscal désuet pour ne pas payer sa juste part des taxes et impôt à l’État. La précarité de notre système alimentaire exige plutôt qu’on songe d’abord à combler les besoins alimentaires des humains qui habitent ce territoire.

Soyons clairs, les terres agricoles ne sont pas un obstacle au développement économique: elles sont utilisées à ces fins parce qu’il est moins coûteux de faire ainsi. Les terres agricoles sont toutefois limitées. Les terres industrielles contaminées, elles, sont abondantes, mais plus chères à développer.

Donner l’exemple

Au fil des décennies passées, on s’est habitué aux demandes de dézonage sur des terres qui appartiennent au privé dans une logique de rentabilité à court terme. Il est donc aussi décevant de voir Hydro Québec s'inscrire dans cette mouvance alors que la société d’État dit vouloir soutenir l’agriculture au Québec. Récemment, elle a lancé une consultation citoyenne à la recherche d’idées inspirantes. Permettez-moi donc de lui en proposer une: céder l’usage à perpétuité de l’ensemble de ses terres en cultures à des organisations tiers qui les réserveraient pour des projets d’agriculture régénérative.

Malgré ces critiques, je suis bien consciente que notre système alimentaire est complexe, fragile et qu’on ne peut pas tout changer en claquant des doigts. Il faut en prendre soin, surtout après que la pandémie ait révélé au grand jour ses vulnérabilités.

C’est pour cette raison que je crois qu’avoir une vision durable et forte est si importante.

Le ministre Lamontagne a démontré lors des derniers mois qu’il pouvait se montrer à l’écoute sur plusieurs enjeux agricoles modernes. Mais il ne peut pas tout faire tout seul. Tous ceux assis à la table du conseil des ministre et, au premier chef, le premier ministre doivent être concernés, tout comme les sociétés d'État. Je suis convaincue qu’on connaît la recette pour protéger les rares terres nourricières qu’il nous reste au Québec et qu'il ne manque que la vision et la volonté pour y arriver.

NOTE:  Colleen Thorpe s’exprime ici en tant que directrice générale d’Équiterre. Elle est également fiduciaire de la Fiducie UPA-Fondaction, fiducie d’utilité sociale (FUS) à but non lucratif visant à protéger les terres contre la spéculation et favorisant l’accès à la relève. Elle ne s’exprime pas ici au nom de ladite fiducie.