Il y a eu trop de Maison Boileau

Ça devait arriver. Des travaux d’études gérés et financés par l’État et les nombreuses destructions et mutilations au patrimoine bâti rapportées semaine après semaine par les médias montrent l’échec de l’État à remplir sa mission de le transmettre aux générations qui nous suivent.

Le ministère de la Culture, titulaire de notre responsabilité collective de maintenir le visage de notre culture et d’assurer sa pérennité, continue depuis 25 ans à nier son échec, même devant l’insuffisance des résultats obtenus. Tous les mauvais comportements reprochés au ministère de la Culture et aux municipalités, particulièrement depuis plus de deux décennies, se sont conjugués dans ce cas de figure qu’est la Maison Boileau pour former la catastrophe parfaite : la destruction par ordonnance de l’État d’un des plus emblématiques de nos monuments historiques.

D’abord, au niveau national. Comment peut-il être qu’un bâtiment de cette importance, tant d’un point de vue patrimonial qu’historique, n’ait pas été classé au plus haut niveau par la Direction générale du patrimoine du ministère de la Culture du Québec? Comment tant de démarches bénévoles depuis tant d’années ont-elles pu être rejetées? Cela est difficile à comprendre sans imaginer un aveuglement budgétaire.

Ensuite, le niveau municipal. À Chambly, la ville était propriétaire de ce bâtiment historique qu’elle a laissé se dégrader alors qu’elle aurait dû le considérer comme un de ses actifs les plus précieux. Elle dit avoir demandé des expertises qui auraient conclu que la dégradation du bâtiment était irréversible, qu’il n’y avait rien à faire d’autre que de le démolir en raison de «l’extrême dangerosité du lieu». L’expérience nous apprend qu’il est toujours possible de redonner en grande partie vie à un bâti ancien, peu importe le manque de soin. Ceux qui ont livré cette «expertise» n’avaient vraisemblablement pas la compétence pour statuer sur la vie ou la mort de ce Trésor national. Référons-nous à l’adage «Qui veut noyer son chien dit qu’il a la rage». Nous doutons fortement des capacités des experts de la municipalité de Chambly en matière de maintien technique du bâti traditionnel.

Ajoutant l’insulte à l’injure, ce geste intolérable de destruction irréversible fut réalisé en catimini, sans que personne n’ait été informé, ni dans la population ni au niveau de l’État. Y a-t-il eu un permis de délivré? Y a-t-il eu des mandats donnés? Toute cette façon de faire nous semble aller plus bas que la simple incompétence. Les propriétaires et les promoteurs utilisent souvent la manœuvre de favoriser la dégradation de bâtiments historiques afin d’obtenir le précieux permis de démolition qui leur libérera le terrain sur lequel ils veulent construire. Ce qui était depuis le début le but premier de l’acquisition du bien immobilier.

L’épopée d’un héros qui a donné sa vie à sa nation ne peut se terminer avec la fin pitoyable qu’a réservée la municipalité de Chambly au bâti qui rappelait son souvenir. Nous devons faire en sorte que la fin inqualifiable de ce monument historique parmi les plus précieux de notre héritage national soit le dernier d’une longue lignée à tomber de façon irréversible sous le pic du démolisseur. Le bâti traditionnel n’est pas une richesse renouvelable. La fin de la Maison Boileau doit nous amener à décider collectivement, une fois pour toutes, que pareil désastre ne se reproduise plus jamais au Québec.

L’État du Québec est maintenant dirigé par un gouvernement qui a érigé l’identitaire national au niveau d’un principe d’action. Or, le patrimoine bâti est, après la langue, l’élément le plus important de notre ADN culturel. Les premières réactions de la ministre Nathalie Roy au geste intolérable de la mairie de Chambly permettent d’espérer que le nouveau gouvernement entend appliquer des correctifs aux façons de faire de ceux qui l’ont précédé en matière de sauvegarde du patrimoine bâti.

Nous invitons tous ceux qui ont été témoins de la destruction, de la mutilation ou de l’abandon d’un bâti traditionnel à communiquer leurs témoignages à la ministre de la Culture sous le titre de «Plus jamais au Québec».

Yves Lacourcière, Québec