Il faut faire plus pour la liberté de presse

Lettre au premier ministre Justin Trudeau,

La Journée mondiale de la liberté de la presse a lieu chaque année le 3 mai. Cette journée est un moment privilégié pour faire le bilan de santé de la liberté de la presse dans le monde, y compris au Canada. D’autant plus que cette année, nous célébrons la 25e édition de cette journée proclamée par l’Assemblée générale des Nations Unies en 1993.

Nous profitons donc de cette opportunité pour porter à votre attention la situation décevante de la liberté de la presse au Canada. La Fédération internationale des journalistes (FIJ) et ses partenaires canadiens: la Fédération nationale des communications – CSN (FNC-CSN), UNIFOR et le Syndicat des communications d’Amérique (SCA Canada – Le syndicat des médias), en collaboration avec la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), estiment que votre gouvernement pourrait en faire bien davantage pour soutenir la liberté de la presse et pour lui donner les moyens de cette liberté.

Un climat hostile à la presse

À l’inverse de votre prédécesseur, M. Harper, vous vous êtes présenté comme un farouche défenseur de l’importance du journalisme et de la transparence gouvernementale. Malheureusement, la réalité sur le terrain est quelque peu différente. 

Le climat dans lequel s’exerce la liberté de la presse demeure difficile pour les journalistes, malgré votre arrivée au pouvoir il y a près de trois ans. Arrestations, surveillance policière abusive des journalistes, attaques envers leur crédibilité et chasses aux sources, sans compter les nombreux obstacles à l’accès à l’information, nos consœurs et confrères canadiens travaillent dans un contexte d’hostilité inquiétant. À cela s’ajoute une importante crise économique qui affecte le secteur de l’information en général, particulièrement celui de la presse écrite.

Le Canada a longtemps été considéré comme l’un des principaux pays défenseurs de la liberté de la presse. Nous sommes donc particulièrement inquiets de la détérioration des conditions essentielles à une presse libre. En tant que premier ministre et gardien des institutions démocratiques canadiennes et des valeurs qui s’y rattachent, il est de votre devoir de prendre toutes les mesures nécessaires pour que le Canada retrouve sa place de pays leader en matière de liberté de la presse.

D’une crise économique de l’information à une crise de la démocratie?

La crise économique majeure traversée par l’ensemble de l’industrie médiatique canadienne met encore davantage en péril la liberté de la presse et son corollaire : le droit du public à l’information. Au Québec, c’est près de 50 % des emplois qui ont été perdus dans les médias écrits. Triste coïncidence, au moment d’écrire ces lignes, nous apprenions avec désolation qu’un autre hebdomadaire de la région d’Ottawa, La Gatineau, devait cesser ses activités faute de financement suffisant. Cette longue liste de pertes d’emplois et de fermetures met à mal la capacité des médias de poursuivre leur mission de surveillance des pouvoirs, publics et privés, et par conséquent, celle du public à prendre des décisions collectives éclairées.

Cette situation catastrophique s’explique en grande partie par la perte de revenus des entreprises médiatiques. Financés en grande partie par la vente de publicités, les médias peinent à concurrencer les géants du Web qui ont vu leurs revenus publicitaires exploser de 358%, entre 2007 et 2017. Pour la même période, les journaux enregistraient une baisse de 45% et la télévision de 10% entre 2011 et 2016.

Que fait votre gouvernement ?

Confronté à la pire crise de l’histoire de la presse moderne, le gouvernement du Canada se contente d’un soutien minimaliste de 3,62 $/habitant/année, alors que certains pays d’Europe ont décidé d’intervenir avec force pour soutenir la liberté de la presse écrite. Nous vous rappelons que des pays comme la Finlande ont décidé d’accorder 92 $/habitant/année et la France près de 30 $/habitant/année. Votre gouvernement peut et doit en faire davantage.

Une aide à la presse significative est indispensable pour garantir la viabilité de nos médias ainsi que le pluralisme démocratique. L’engagement financier de l’État favorise ainsi le pluralisme de l’information et son accès au public.

Nous regrettons que votre gouvernement ait préféré opter pour la complaisance à l’endroit des multinationales du Web. Régime fiscal avantageux et refus d’appliquer les taxes en vigueur, le Canada se prive de montants importants considérant les profits exorbitants que ces grandes entreprises réalisent. Profits qui devraient bénéficier aux créateurs de contenus, dont les médias d’information. Les revenus qui échappent au fisc canadien pourraient pourtant servir à soutenir de façon efficace et proactive les secteurs des médias et de la culture.

Par ailleurs, la reproduction de contenus journalistiques sur ces plateformes sans autorisation de leurs auteurs ni paiement d’une quelconque rémunération relève d’une infraction flagrante du droit d’auteur. 

Enfin, nous ne pouvons passer sous silence l’adoption de la Loi sur la protection des sources journalistiques. Bien que l’application et l’interprétation de cette loi demeurent inquiétantes, ce nouveau cadre législatif permet aux journalistes d’exercer leur liberté de presse dans un climat plus sain. Nous vous engageons à mettre tout en œuvre pour garantir l’anonymat des sources journalistiques en toute circonstance.

Monsieur Trudeau, nous croyons fermement qu’afin de maintenir votre image de défenseur de la liberté de presse, et ainsi préserver les grandes valeurs démocratiques auxquelles la population canadienne est attachée, il est de votre devoir d’intervenir. Nous demeurons persuadés que votre gouvernement saura faire les choix judicieux qui s’imposeront.

Philippe Leruth, président, Fédération internationale des journalistes (FIJ)

Pascale St-Onge, présidente, Fédération nationale des communications – CSN (FNC-CSN)

Jerry Dias, président national, UNIFOR

Martin O’Hanlon, président, SCA Canada – Le syndicat des médias

Stéphane Giroux, président, Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ)