Il était une fois une petite fille et son obsession

«Tu n'as même pas faim. Tu es grosse. Va falloir que tu bouges plus si tu manges tout ça...» À chaque repas, ces voix résonnent dans la tête des personnes qui souffrent d'anorexie mentale. On dit qu'au moins 10 % des Québécoises âgées entre 13 et 30 ans sont affectées par un trouble de l'alimentation sévère. De ce chiffre, 0,5 % à 4 % souffriront d'anorexie mentale au cours de leur vie.
Ma soeur Doris a fait partie de ces statistiques. À 12 ans, alors qu'elle était en pleine croissance, Doris se privait de nourriture. Nous étions en 1973. À cette époque, je n'avais jamais entendu parler d'anorexie. Si j'avais connu un organisme comme la Maison l'Éclaircie, j'aurais peut-être su trouver les mots pour l'aider.
L'anorexie mentale se définit par un refus de maintenir un poids normal selon sa morphologie et son âge. Les causes des troubles de l'alimentation sont nombreuses. Les recherches montrent en effet qu'il s'agit d'une combinaison de facteurs sociaux et psychologiques. Dans le cas de ma soeur, tout a commencé par le décès de notre mère. Je ne prenais pas conscience de ses subterfuges pour contrôler son poids. Doris était très mince, mais pas trop maigre. J'ai compris sa détresse beaucoup plus tard. Si la Maison l'Éclaircie avait existé, j'aurais pu mieux jouer mon rôle de grande soeur auprès d'elle. 
Élève modèle, Doris excellait dans tout : sport, danse, théâtre. D'ailleurs, le perfectionnisme s'avère être l'un des traits des personnes anorexiques. Parmi les autres signes, on observe une faible estime de soi et une tendance à se comparer avec les autres. Or, les conséquences de la dénutrition sont nombreuses. Elle peut entraîner notamment la perte de cheveux, l'ostéoporose précoce, un débalancement hormonal, l'absence de menstruations, l'angoisse, la dépression. Doris a subi tous ces dommages.
On peut faire quelque chose pour mieux accompagner les personnes souffrant d'un trouble alimentaire. Comme Doris était très mince, chaque fois qu'elle se plaignait de prendre du poids, nous, ses soeurs, insistions pour qu'elle mange. Sans le savoir, nous alimentions son obsession. 
Selon Josée Maltais, intervenante à la Maison l'Éclaircie, il faut faire preuve d'empathie, car les personnes affectées de troubles alimentaires comme l'anorexie connaissent une grande détresse. Mme Maltais conseille d'éviter tout commentaire sur leur poids, sur leur apparence. 
«Il faut amener les personnes qui souffrent d'anorexie à parler de leurs problèmes. Choisissez le bon moment pour parler seule à seule avec la personne, pour ne pas l'humilier. Il faut aussi la faire se sentir importante et démontrer de l'intérêt pour sa vie personnelle et ses relations avec les autres. Les personnes anorexiques peuvent donner l'impression de manipuler leur proche. Attention! C'est plutôt un mécanisme de défense.» 
Doris est maintenant en rémission. Elle mange sainement tout en s'entraînant pour rester mince. «Il m'arrive trop souvent encore aujourd'hui de verser des larmes invisibles et silencieuses aux repas. Mais le plus difficile pour moi c'est de me sentir incomprise quand je dis que je me trouve grosse. J'ai un seul conseil pour les proches des personnes anorexiques : prenez cette obsession au sérieux», ajoute-t-elle. 
Pour plus d'informations sur la Maison l'Éclaircie : maisoneclaircie.qc.ca 
Diane Pouliot, bénévole à la Maison l'Éclaircie, Québec