Hong Kong: un pays, un système

POINT DE VUE / Depuis le 9 juin, Hong Kong connaît une vague de protestations sans pareil. Des manifestations monstres déferlent sur l’asphalte parmi les nombreux gratte-ciel surplombant la ville: les habitants veulent retenir le peu de liberté qu’ils ont gardée après la cession du territoire à la Chine en 1997.

Selon la Déclaration commune sino-britannique sur la question de Hong Kong, signée en 1984 par la Chine et la Grande-Bretagne, Hong Kong devait conserver les valeurs et particularités propres à la ville, notamment la liberté d’expression, une branche judiciaire indépendante et le libre marché capitaliste avant de s’intégrer dans le régime socialiste chinois. Cette période intérimaire devait durer 50 ans à partir de 1997 en appliquant la doctrine d’un pays, deux systèmes, élaborée par Deng Xiaoping, président chinois entre 1978 à 1992. Ensuite, en 1990, une loi quasi constitutionnelle fut créée, la Hong Kong Basic Law, contenant un article explicitant que Hong Kong obtiendrait éventuellement le suffrage universel pour l’élection du chef de l’exécutif du territoire. La première, avec des emprisonnements politiques sous ordre de Pékin et l’implantation progressive d’institutions socialistes dans la ville, semble de plus en plus menacée. En ce qui a trait à la dernière, celle-ci est à peu près inimaginable dans le contexte actuel. Xi Jinping est clair dans ses intentions, et il n’est pas question qu’il laisse survivre à long terme une exception hongkongaise. La cité devra au plus vite se soumettre aux codes de conduite du nouvel empire sino-continental.

De l’extérieur, la crème du parti communiste semble un peu zélée quant à cette petite région administrative - celle-ci représente 0,5% de la population de la Chine, et à peine 3% de son PIB. De plus, la ville a toujours été un bastion d’accalmie sociétale et de prospérité économique. La liberté d’expression, un procès équitable et le droit de vote dans cette portion hyperfonctionnelle du pays paraissent comme un petit prix à payer pour éliminer toute la mauvaise publicité que reçoit la Chine cet été. Pourtant, elle ne cèdera pas ce peu d’acquis facilement. Un récent exercice militaire de l’armée chinoise à la frontière de Hong Kong le démontre.

Il ne s’agit pas seulement d’un affront des valeurs du parti communiste avec celles de Hong Kong, mais plutôt d’un affront avec celles de la démocratie occidentale. Pékin est pris entre le marteau et l’enclume. D’une part, si la Chine réprime les manifestants avec force ou coercition, elle prouvera au monde entier que son modèle totalitaire ne constitue pas réellement une alternative plus efficace aux démocraties globalisées contemporaines, peu importe ce que clame son président haut et fort sur les chaînes de télévision gouvernementales. D’autre part, si la Chine concède aux manifestants les droits qu’ils réclament, elle s’expose à une remise en question interne quant à la validité de son système politique, et de sa capacité à le maintenir à travers l’entièreté de son territoire. 

La Grande Chine comprend la Chine continentale, Taïwan, Macao et Hong Kong. Chacune de ces entités est dotée d’un système politique différent, bien que leurs populations, majoritairement ethniquement Han, se ressemblent. Taïwan possède une culture démocratique en santé, avec un suffrage universel depuis les années 1990. Bien que la Chine considère Taïwan comme une autre région de son territoire, l’État insulaire se comporte comme tout pays indépendant. Une grande partie de ses habitants ne souhaitent pas une réunification avec la Chine continentale. Celle-ci, pour sa part, maintient un régime totalitaire avec peu de libertés individuelles. Dans la Pensée de Xi Jinping, sur le socialisme à la chinoise de la nouvelle ère, sa théorie politique en quatorze points, le douzième point énonce : « Maintenir le concept un pays, deux systèmes et promouvoir une réunification nationale totale. » Il faut comprendre par ce point idéologique que Xi souhaite réunir sous un drapeau la Grande Chine, soit d’en faire un état unique sous l’emprise du parti communiste réunissant les quatre entités.

En cette ère du numérique, où la communication internationale devient plus facile que jamais, les Chinois de Xi ne sont plus les Chinois de Mao. Ils voient ce qui se passe à Taïwan et à Hong Kong. Certains d’entre eux pourraient même se faire à l’idée qu’il existe d’autres voies politiques pour l’avenir de leur peuple, que l’aspect totalitaire de leur société n’est pas intrinsèquement chinois. Malgré la propagande du gouvernement communiste, le mot se passera qu’il soit possible de contester l’autorité du parti communiste, pouvant générer des effets politiques dans des régions chinoises déjà instables, tels le Tibet ou le Xinjiang, et sans doute pousser Taïwan vers une indépendance pleinement assumée. 

Martin Lee, un avocat hongkongais célèbre pour son implication dans le mouvement prodémocratie, affirma que la doctrine d’un pays, deux systèmes de Deng Xiaoping était une mesure transitoire pour que la Chine continentale rattrape Hong Kong économiquement et politiquement de 1997 à 2047. Les événements des derniers mois semblent plutôt confirmer que Hong Kong rattrapera la Chine.