Groupe Capitales Médias et propriété collective?

POINT DE VUE / La perspective de la disparition de six journaux du Groupe Capitales Médias sème l’émoi au Québec et particulièrement dans les régions qu’ils desservent. Une étude récente évoquait une diminution de moitié du nombre d’articles publiés dans les journaux locaux au cours des dix dernières années, une conséquence directe de la crise des médias imprimés. La fermeture de plusieurs médias locaux écrits et radiophoniques (dont de nombreux médias communautaires) dans toutes les régions du Québec est un enjeu de démocratie particulièrement crucial au moment où l’information de qualité se noie dans l’opinion et les informations dont la fiabilité est douteuse.

Les discussions en cours en Outaouais, en Estrie, au Saguenay, dans la Capitale-Nationale, en Montérégie et en Mauricie montrent combien les médias locaux sont importants pour une multiplicité d’acteurs, que ce soit les lecteurs, les travailleurs, les gouvernements locaux, le gouvernement du Québec et celui du Canada: ce sont autant d’acteurs pouvant être mis à profit dans l’élaboration d’un nouveau modèle de gestion qui vise, ultimement, à préserver une information locale de qualité plutôt qu’une recherche de profits maximale. Avec la perte constante de revenus de publicité en faveur des géants numériques (Facebook, Google et autres), il est clair qu’il devient essentiel de repenser le modèle d’affaires sur lequel se base la production de nos nouvelles. Les réactions suscitées nous rappellent que les médias d’information ne sont pas des entreprises comme les autres, mais des outils essentiels pour la vitalité économique, sociale, culturelle et politique des communautés qu’ils desservent. En conséquence, les communautés affectées par les possibles fermetures ont réagi de manière vive. Dans plusieurs des régions touchées, des rencontres ont eu lieu ces derniers jours avec des travailleurs, des instances de développement local, des structures d’accompagnement et des municipalités pour identifier qui serait prêt à mettre la main à la pâte pour accompagner une potentielle transformation du modèle d’affaires de ces médias.

La mobilisation en cours est importante à plusieurs niveaux. D’abord, la nature et la diversité des acteurs impliqués permettent d’envisager une réelle transformation du modèle d’affaires afin d’assurer, d’abord et avant tout, la pérennité de ces médias. En attente de l’arrivée improbable d’un nouvel investisseur privé aux poches profondes qui saura faire ce que d’autres avant lui n’ont pas pu (en sachant que la perspective de revenus en déclin suggère une nouvelle ronde de coupures budgétaires et/ou des demandes récurrentes d’un sauvetage gouvernemental), les communautés et les travailleurs doivent réfléchir à comment gérer autrement. On ne peut pas penser faire reposer la solution uniquement sur le gouvernement ni sur les travailleurs. Mais des solutions hybrides existent: le cas de la reprise par la communauté de la laiterie de l’Outaouais, relevée par des consommateurs locaux et les travailleurs (organisés, respectivement, en coopérative de consommateurs et coopérative de travailleurs actionnaires, et en alliance avec des entrepreneurs privés) a montré qu’il est non seulement possible de préserver le siège social local d’une entreprise, mais que le sentiment de fierté que ceci génère a été un facteur clé de sa croissance par la suite. L’enracinement local de ces médias génère une mobilisation locale d’égale mesure et l’enjeu est correctement perçu comme étant (aussi) un de développement régional. Dans ce contexte, il est envisageable d’assurer la contribution d’autres types d’acteurs concernés par cette question, entre autres, des fonds de développement régionaux. Cette mobilisation régionale ouvre aussi la possibilité de développer des solutions par média/région, qui tiendront compte des particularités, des ressources et des besoins de chacun. Des options existent. D’abord, elles doivent se baser sur une situation équitable, c’est-à-dire que les plateformes qui récoltent actuellement la majorité des revenus de publicité locale reversent aux collectivités, par le biais des taxes, une part de celle-ci. Ensuite, il faudra ouvrir le dialogue sur les solutions, parler des outils financiers et de l’expertise développée par les différents acteurs en faveur d’un développement soucieux de diversité et de solidarité. Finalement, prenons acte que, dans chaque région du Québec, une diversité d’acteurs régionaux s’est montrée prête à travailler pour prendre en main la situation. Une solution issue de l’économie sociale, que ce soit une coopérative ou un OBNL, à notre sens, aurait la capacité d’impliquer directement les acteurs concernés, de préserver les journaux du Groupe, tout en garantissant une complète liberté de presse aux journalistes et travailleurs de l’information. Notre capacité d’innover pour préserver ces lieux de vitalité culturelle et territoriale dépendra du temps et des moyens qu’ils auront pour identifier et mettre en œuvre des solutions. Le Chantier de l’économie sociale et ses partenaires régionaux que sont les Pôles d’économie sociale sont prêts à contribuer pour soutenir les initiatives qui veulent miser sur la propriété collective et la démocratie comme outil de développement.