Grève dans le secteur public: quel automatisme?

Dans une entrevue, alors qu’elle tire sa révérence, Régine Laurent partageait ses réflexions sur le syndicalisme, les négociations dans le secteur public et les problèmes du réseau de la santé. Un élément nous a, entre autres, fait réagir: la présidente sortante de la FIQ affirme que les syndicats du secteur public devraient abandonner la pratique de la grève.

Pour Mme Laurent, la grève est un moyen de pression lourd qui dérange trop la population. De plus, selon elle, il s’agirait d’un automatisme pour les syndicats qui devraient faire preuve d’imagination et développer d’autres possibilités.

Eh bien…

Ce discours sur la grève dépassée, les syndicats sur le pilote automatique et le besoin d’être imaginatif et créatif est un grand classique, presque aussi vieux que le syndicalisme lui-même. Nous, qui fêtons notre centième anniversaire l’an prochain, avons pu constater qu’il revient dans les journaux à chaque époque.

Pourtant la grève est loin d’être un automatisme. En fait, le recours à la grève est en baisse constante au Québec depuis 40 ans. Concrètement, 98 % des négociations collectives se règlent aujourd’hui sans qu’il n’y ait d’arrêts de travail. Ce qui est en hausse, c’est plutôt le recours aux lock-out et aux lois spéciales.

Bien sûr que la grève dérange, mais notre expérience des dernières négociations où nous avons dû brandir la menace ou y avoir recours diffère de celle de Mme Laurent. Malgré des frictions inévitables, nous avons senti que nous avions la sympathie d’une bonne partie du public en santé, en éducation ou tout récemment avec les CPE. Nous ne sommes plus en 1982, les coupures dans les services publics et le creusement des inégalités ont fait leur œuvre. Il n’y a plus que quelques tristes gérants d’estrade pour prétendre que les syndiqué-es sont des gras dur et des preneurs d’otage.

La grève est, et a toujours été, le dernier recours des travailleurs et des travailleuses. Personne ne prend cette décision à la légère ni de gaîté de cœur. D’ailleurs, les syndicats utilisent tous une panoplie de moyens pour faire connaître leurs revendications et savent faire preuve de créativité (les infirmières sont loin d’être les seules à être «ratoureuses»). Malheureusement, que ça nous plaise ou non, la négociation collective reste l’expression d’un rapport de force et il y a des moments où la grève est inévitable et nécessaire pour faire débloquer certaines situations.

La grève est un droit fondamental et reconnu dans le Code du travail, nous sommes surpris de le voir remis en cause par une dirigeante syndicale sortante. Sauf à abdiquer nos responsabilités, et alors à quoi bon continuer de faire du syndicalisme? Nous ne pouvons promettre des négociations sans moyens de pression et sans jamais avoir recours à la grève. C’est se bercer d’illusions ou tromper les gens de prétendre le contraire et c’est indigne des personnes qui se proclament «syndicalistes».

Ann Gingras, présidente, Conseil central de Québec–Chaudière-Appalaches (CSN)