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GES et climat: très puissantes, les pétrolières nationales doivent dévoiler leur jeu

Yvan Cliche
Fellow, Centre de recherches et d'études internationales de l'Université de Montréal (CERIUM)
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POINT DE VUE / L’arrivée de Joe Biden à la présidence américaine a imprimé un entrain manifeste dans la lutte contre les changements climatiques. Ses grandes ambitions sont en quelque sorte un aboutissement dans les engagements de plus en plus nombreux pris par les États, les gouvernements locaux et les entreprises en faveur de la carboneutralité d’ici 2050.

Après avoir tenté de ménager la chèvre et le chou depuis des années sur l’enjeu du climat, l’industrie pétrolière se sait maintenant tenue d’opérer des changements d’envergure dans son modèle d’affaires.

Cette nouvelle approche n’est pas seulement inspirée par la vertu. Les rendements des pétrolières ont considérablement sous-performé depuis 15 ans dans l’indice S&P 500 : sept points de pourcentage sous la moyenne. Le pétrole et gaz, c’est bien moins payant qu’avant.

En revanche, une étude de l’Imperial College London* nous rappelle que les actions des entreprises d’énergie renouvelable cotées en bourse ont affiché des rendements nettement plus élevés et une volatilité moindre que celles des entreprises versées dans les combustibles fossiles au cours des 10 dernières années, même pendant la crise de la COVID-19.

La chute des prix des énergies renouvelables depuis 10 ans (jusqu’à 80 % pour l’industrie solaire) rend cet élan irréversible. Plusieurs grandes pétrolières l’ont compris, dont les européennes BP, Shell et Total, qui ont confirmé leur volonté d’être des alliées de la transition énergétique, et non plus des récalcitrants. 

C’est un tournant qui n’est pas négligeable. Par l’ampleur de leurs ressources d’envergure mondiale, leur grande expertise dans maints domaines, dont les activités extracôtières qui peuvent être utiles à l’installation d’éoliennes en mer, les pétrolières peuvent contribuer à la décarbonation du réseau d’électricité. 

Ces entreprises ont commencé depuis peu à investir dans les énergies renouvelables, à hauteur d’1 % de leurs chiffres d’affaires, et comptent augmenter cette part de manière significative au cours de la décennie.

De plus, la pression de l’opinion en faveur du climat est de plus en plus grande, faisant craindre, dans le secteur des hydrocarbures, une chute lente, mais constante de la demande en pétrole. L’industrie anticipe en effet des réglementations plus contraignantes de la part des gouvernements et des exigences accrues des milieux financiers. Le pic de la demande en pétrole pourrait même avoir été atteint en 2019 selon certains scénarios, avant même ce que prévoit BP dans son analyse phare de 2020.

Si les européennes annoncent leurs nouvelles couleurs, les pétrolières américaines semblent bien plus modestes dans ces ambitions.

En effet, ExxonMobil, la plus grande pétrolière américaine en termes de revenus annuels, promet d’accélérer les efforts de décarbonation de ses activités (notamment dans l’extraction, en misant sur un procédé de capture du carbone). Mais elle n’a encore pris aucun engagement pour diversifier ses activités au profit des énergies renouvelables ; elle entend plutôt investir dans un secteur similaire au pétrole, «à molécule» : l’hydrogène.

Pétrolières d’État absentes

Or, les grandes entreprises pétrolières américaines et européennes ne dominent plus, depuis bien longtemps, la production mondiale de pétrole. Pour donner une chance aux efforts de décarbonation, il revient principalement aux entreprises étatiques (connues en anglais sous l’acronyme NOC-national oil companies) de faire leur part congrue.

Nous sommes en effet bien loin du temps des « sept sœurs », ces entreprises américaines et britanniques qui étaient les joueurs d’influence de l’or noir avant la création de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), en 1960. L’approvisionnement en pétrole dépend maintenant, pour environ les trois quarts, de conglomérats sous propriété gouvernementale. C’est notamment le cas en Arabie saoudite, en Chine, en Iran, au Koweït, en Malaisie, au Mexique, au Nigéria, en Russie et au Venezuela. 

Ces entreprises nationales de pétrole sont bien peu connues du grand public et encore moins scrutées, contrairement aux entreprises pétrolières nord-américaines et européennes qui, cotées en bourse, sont sous la loupe d’une pléthore d’investisseurs et d’organisations de la société civile. 

Or, rien n’indique que ces pétrolières nationales affichent d’autres ambitions que de maximiser leurs ventes d’hydrocarbures, notamment en raison du fait qu’elles contribuent pour l’essentiel aux revenus de leur État respectif. 

Il est temps que la communauté internationale leur demande des comptes. 

Le Canada a rejoint tout récemment les États-Unis au sein d’un forum des producteurs carboneutres, où les pays producteurs de pétrole et de gaz pourront discuter de stratégies pour soutenir l’Accord de Paris. 

L’Arabie saoudite s’y est jointe, tant mieux. Mais il faut impérativement élargir ce cercle aux autres grands acteurs nationaux de la production pétrolière, afin qu’on soit à même de savoir comment ils entendent faire partie de la solution pour l’atteinte de la carboneutralité d’ici 2050.