Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, entraîne son gouvernement d'autant plus facilement dans une ornière qu'aucun encadrement de ses actions ne semble lui être imposé par le premier ministre ni qu'aucune orientation gouvernementale n'ait au départ balisé ses actions.

Frais accessoires: gestion à courte vue

L'histoire nous enseigne que la longévité d'un gouvernement entraîne invariablement l'abandon des objectifs des premières années de pouvoir auxquels se substitue peu à peu une gouvernance à courte vue axée sur des crises ponctuelles. C'est dans cette ornière que le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, entraîne son gouvernement, d'autant plus facilement qu'aucun encadrement de ses actions ne semble lui être imposé par le premier ministre ni qu'aucune orientation gouvernementale n'ait au départ balisé ses actions. La saga des frais accessoires est un bel exemple; examinons-en la genèse et le déroulement.
La loi sur l'assurance maladie stipule à son article 3 que tous les services médicalement requis qui sont rendus par les médecins sont des services assurés. Par entente avec les fédérations médicales, dès le début du régime, il a cependant été spécifié que les médicaments et les agents anesthésiques utilisés lors d'une prestation de soins en cabinet peuvent être facturés au patient; quelques années plus tard, il a été ajouté qu'une «compensation relative au coût d'un stérilet» peut aussi être demandée à la patiente. Pendant les 25 premières années du régime, les médecins se sont conformés à cette règle. 
Surfacturation
À la fin des années 90, quelques dizaines de médecins ont commencé à facturer les médicaments utilisés non pas à un prix raisonnable (notion de compensation citée plus haut), mais à des prix exorbitants; puis ce furent des centaines de médecins et peut-être plus, mais quand même une minorité de la profession, qui s'adonnèrent à cette surfacturation. Ce comportement était essentiellement d'ordre économique, en réaction aux augmentations jugées trop maigres des revenus des médecins au cours des 20 années précédentes, accroissements qui avaient été quand même négociés de bonne foi et consentis selon la capacité de payer de l'État. Dénoncés par la population et par beaucoup de corps intermédiaires de la société, ces frais accessoires ont perduré jusqu'à maintenant (plus de 15 ans), malgré les promesses de plusieurs gouvernements d'y mettre fin. Pendant ce temps, grâce aux talents de négociateur du président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), le Dr Barrette, les revenus des médecins ont presque doublé au cours des 10 dernières années; on aurait pu alors s'attendre au respect des règles concernant les frais accessoires puisque les raisons économiques invoquées au départ avaient été largement effacées. Mais ce ne fut pas le cas et les médecins ont alors perdu une chance unique de retrouver un tant soit peu le respect de la population, bien amoché par cette saga.
Décisions incompréhensibles
Pour démontrer la gestion à courte vue du ministre Barrette, examinons un dossier connexe aux frais accessoires, les échographies pendant la période prénatale. Il faut savoir au départ que les échographies en cabinet privé ne sont pas considérées comme des services assurés; notons que le Québec est la seule province au Canada sans couverture des échographies en cabinet. Pour faciliter l'accès, le ministre a donc décidé de se conformer à la pratique dans les autres provinces, mais uniquement dans les cabinets de radiologie et non chez les gynécologues-obstétriciens. Or, la bonne pratique médicale recommande trois échographies pendant une grossesse normale. Les futures mères doivent donc prévoir des rendez-vous additionnels à l'hôpital ou en cabinet de radiologie, ou payer des frais additionnels chez leur médecin accoucheur. Quelle est la logique du ministre de refuser la pratique d'une norme professionnelle par le médecin accoucheur et d'obliger ainsi des femmes enceintes à trois déplacements additionnels? Un tel exemple de décision administrative par un ministre médecin est incompréhensible et contraire aux promesses d'amélioration de l'accès aux services, malgré des coûts additionnels pour le régime d'assurance maladie compensés cependant en partie par des coûts moindres dans le réseau hospitalier.
Manque de perspective
Les avancées technologiques médicales des 20 dernières années permettent une foule d'interventions médicales à l'extérieur des structures hospitalières, particulièrement sur le plan diagnostique. Par exemple, le dépistage du cancer du côlon par coloscopie recommandé après 50 ans est déjà disponible en cabinet privé, mais sera en quelque sorte interdit selon les nouvelles règles concernant les frais accessoires, alors que sa migration hors de l'hôpital serait grandement facilitatrice, pour les patients d'abord, mais aussi pour les administrations hospitalières. Un réaménagement tarifaire permettrait de moderniser la prestation de ce service reconnu comme une priorité de santé publique. Mais plutôt que de regarder le problème dans son ensemble, c'est-à-dire avec une perspective de santé publique, il apparaît que le ministre Barrette préfère les interventions à la pièce, malgré les avancées technologiques qui favorisent les prestations ambulatoires hors de l'hôpital et qui soulageraient ce réseau d'un achalandage toujours plus lourd et dispendieux. 
Processus non démocratique
Mais que peut-on attendre d'un gouvernement dirigé par des médecins, si brillants soient-ils? La science médicale est issue largement de la méthode essai et erreur qui était jusqu'à peu la base de la formation médicale. Cette méthode de résolution de problème est peu compatible avec les processus démocratiques et la bonne gouvernance d'un État moderne. Par exemple, les changements majeurs imposés au réseau de la santé et des services sociaux il y a deux ans auraient dû être présentés à la population dans un document d'orientation afin d'être discutés en région et au niveau national, avant de se retrouver dans un texte de loi directement issu de la réflexion en circuit fermé d'un ministre. Même si certains éléments de cette énième réforme sont positifs, le processus démocratique qui l'a engendrée a été gravement terni. La première qualité d'un médecin clinicien doit être la capacité d'écoute du patient (sauf peut-être pour un radiologiste?); ce n'est pas ce que ce ministre ni son chef, bien que médecin spécialiste, nous ont démontré jusqu'à maintenant. Cherchons l'erreur.
Michel Y. Pelletier, médecin retraité, Québec