FFQ et Kanye West : Même combat

L’été dernier, le rappeur américain Kanye West avait provoqué l’incrédulité générale en affirmant que l’esclavage était un choix pour les esclaves. Face aux réactions indignées soulevées par ses propos, le rappeur s’était drapé dans le rôle de la victime incomprise en expliquant sur Twitter qu’il était attaqué parce qu’il présentait des nouvelles idées. Le 28 octobre 2018, plusieurs d’entre celles qui étaient présentes à l’Assemblée générale extraordinaire de la Fédération des femmes du Québec ont pu constater que la FFQ était en train de faire une Kanye West d’elle-même.

En effet, après que plusieurs membres aient tenté d’amender l’énoncé 12 de la proposition du Conseil d’administration de la FFQ sur les femmes et l’industrie du sexe, nous avons pu entendre avec consternation des membres du CA évoquer l’esclavage pour justifier le fait que, selon elles, il ne fallait absolument pas remettre en question l’énoncé 12. 

L’énoncé en question se lit présentement comme suit: «Que la FFQ reconnaisse l’agentivité des femmes dans la prostitution/industrie du sexe incluant le consentement à leurs activités». Que veut donc dire le CA de la FFQ par «agentivité»?

Celles qui refusaient d’amender l’énoncé 12 ont répété avec intransigeance qu’il s’agissait de reconnaître que chacun et chacune a la capacité d’agir et de choisir. L’agentivité existe même si une personne est enchaînée, ont-elles clamé au micro. Même les esclaves avaient de l’agentivité, ont-elles plaidé avec émotion. Celles d’entre nous qui essayaient d’amender la proposition 12 du CA avons tenté en vain d’expliquer que si l’agentivité signifie la capacité d’agir et de choisir, il faut tenir compte du fait que cette capacité ne peut être exercée pleinement par toutes les femmes de la même façon en raison des contraintes et rapports de pouvoir qui s’appliquent différemment sur les plus pauvres et moins privilégiées d’entre nous.

Bien que sur le moment, le climat de tension et de confrontations n’avait rien de drôle, il faut dire en rétrospective que la situation était tout de même assez cocasse. Les femmes réunies au Centre St-Pierre étaient face à un CA qui proclame son adhésion au féminisme intersectionnel (sic)*, mais qui ne fait aucune analyse intersectionnelle de l’industrie du sexe. Ainsi, le CA de la FFQ se réfère au concept d’intersectionnalité pour prétendre tenir compte des oppressions qui ne sont pas vécues de la même manière par toutes les femmes. 

Cependant, ce même CA de la FFQ est persuadé que la capacité d’agir, de choisir et de consentir est vécue de la même manière par toutes les femmes dans l’industrie du sexe. Résultat: un amendement visant à ajouter «certaines femmes» après le mot agentivité dans l’énoncé 12 a fini par être retiré.

Une fédération en pleine contradiction

L’angle mort dans ce débat, c’est la violence des hommes et du système économique qui restreint la capacité d’agir de toutes les femmes, mais encore bien plus celles des femmes autochtones, immigrantes, sans statut, handicapées, pauvres, itinérantes, bref de toutes les marginalisées que la FFQ prétend vouloir mettre au centre de ses préoccupations. Nous voilà donc face à une fédération qui nage en pleine contradiction. Certaines sont sorties de l’assemblée du 28 octobre en se disant que la FFQ reconnaissait enfin le «travail du sexe». D’autres sont sorties en se disant que la FFQ avait réussi à maintenir une certaine neutralité. D’autres, qui se rappellent qu’en janvier dernier le CA de la FFQ avait protesté contre la fermeture de salons de massages érotiques à Laval, se demandent si la FFQ va se lancer dans une vaste offensive de banalisation de l’industrie la plus violente envers les femmes.

La confusion n’a fait que s’amplifier depuis que des membres du CA de la FFQ ont pris parole dans les médias suite au vote de dimanche dernier. Celles qui se décrivent comme des travailleuses du sexe et réclament plus de droits n’ont rien à gagner de cette confusion. La majorité des femmes dans l’industrie du sexe qui se disent piégées ainsi que celles qui en sont sorties et se décrivent comme des survivantes n’ont rien à gagner de cette confusion. Alors qui sont donc les gagnants.e.s de la prise de position confuse de la FFQ? À ce stade-ci, Kanye West aurait peut-être quelque chose de plus cohérent à dire à ce sujet que le CA de la FFQ.


*L’intersectionnalité permet d’analyser et de décrire la réalité des femmes qui vivent de multiples oppressions ou discriminations de façon simultanée. Les statistiques aussi peuvent être utilisées pour décrire la réalité de ces femmes. De la même façon qu’on ne peut dire «le féminisme est statistiques» parce qu’on utilise les statistiques pour décrire la réalité des femmes, on ne peut dire «le féminisme est intersectionnel» simplement parce qu’on utilise l’intersectionnalité pour décrire la réalité des femmes.


Jennie-Laure Sully
Organisatrice communautaire à la CLES et descendante d’esclaves