L'ex-ministre péquiste Marie Malavoy fait partie du Comité des femmes anciennes parlementaires qui croit que la parité entre les hommes et les femmes à l'Asssemblée nationale ne pourra être atteinte sans l'adoption d'une loi.

Femmes en politique : une loi pour atteindre la parité

Extraits du mémoire présenté à la Commission des relations avec les citoyens dans le cadre de son mandat d’initiative portant sur la place des femmes en politique

Les femmes sont la moitié du monde. Chez nous au Québec, elles ont, en quelques décennies, acquis le droit de vote, accédé à l’instruction, investi le marché du travail et commencé à prendre leur place dans les lieux de pouvoir. À l’Assemblée nationale, toutefois, leur progression s’essouffle. Leur présence a même marqué un recul entre 2012 (32,7 % d’élues) et 2014 (27,2 % d’élues). À ce rythme, la parité apparaît comme un rêve lointain et la bonne volonté insuffisante. […]  

Nous sommes d’avis que, pour atteindre la parité, il faut envisager des moyens de nature législative. […] Une loi sur la parité créerait une obligation, elle indiquerait la voie à suivre collectivement, au-delà des efforts de personnes ou de groupes gagnés à la cause. Elle enverrait un signal clair que la société québécoise veut un Parlement paritaire et que les moyens doivent être pris pour y parvenir. Elle donnerait aux partis politiques l’impulsion nécessaire pour présenter et faire élire autant de femmes que d’hommes à l’Assemblée nationale. Mais surtout, nous pensons qu’un tel signal serait mobilisateur pour les femmes et les conforterait dans l’idée qu’un Parlement c’est aussi leur place à elles. Car il ne faut pas se le cacher. L’un des obstacles importants à l’entrée des femmes en politique, c’est la piètre qualité de leur perception du pouvoir. 

Presque exclusivement exercé par les hommes pendant des siècles, le pouvoir a établi ses codes, ses règles, ses armes, son langage, sa culture. Pendant ce temps, les femmes, consacrées à l’univers domestique, ont peu développé le goût d’investir la sphère publique. Lorsqu’elles se sont mises à embrasser toutes les professions, à prouver leurs compétences dans tous les métiers, elles sont demeurées toutefois aux portes du pouvoir. Ce n’est que récemment, il y a à peine quelques décennies, qu’elles ont commencé à franchir ces portes. Si elles y ont pris leur place, fait leur marque, pourtant, le monde du pouvoir demeure pour un grand nombre associé à des valeurs souvent négatives, peu inspirantes. […]

Il nous apparaît donc qu’il faut aborder la question de la Place des femmes en politique dans toute son ampleur. Le problème n’est pas d’abord lié aux aménagements de la vie parlementaire. Ceux-ci pourront avoir un effet bénéfique une fois des députées élues, mais ils ne suffiront pas à vaincre leur résistance face au pouvoir. Ce qui peut contribuer plus profondément à rendre l’univers politique attirant pour les femmes, c’est de prendre les moyens pour qu’elles y soient à part entière, convaincues que c’est normal et que cela ne fait que refléter la composition de la société. Les femmes sont la moitié du monde. Elles doivent constituer la moitié des Parlements. Et une fois élues elles auront la responsabilité de transformer le pouvoir plutôt que de le craindre. Il leur reviendra d’imprimer leur marque, de changer certains us et coutumes. Elles seront dans l’arène, et non spectatrices, actrices et non victimes. 

Il existe un courant d’idées voulant qu’on n’ait pas besoin d’une loi pour changer la composition des Parlements. On a cru longtemps au Québec que le chemin vers la parité progresserait avec des appels à la raison et à la bonne volonté, mais force est de constater que les résultats ne sont pas là. 

L’évolution n’est pas constante. […] C’est pourquoi pour atteindre la parité nous proposons une loi en deux volets. Le premier contiendrait l’obligation pour chaque parti politique de présenter au moins 40% de femmes lors d’une élection. Nous nous situons dans ce qu’on appelle la « zone paritaire », fixée entre 40 % et 60 % de candidatures féminines. Nous sommes conscientes qu’on ne change pas du jour au lendemain un Parlement majoritairement représenté par des hommes pour un Parlement paritaire. […] Le deuxième volet du projet de loi indiquerait une bonification par le Directeur général des élections, du financement des partis politiques qui ont atteint l’objectif de 40 % de femmes élues à l’Assemblée nationale. Autrement dit, nous choisissons la voie incitative plutôt que coercitive. Dans certains pays le défaut d’atteindre l’objectif est sanctionné par une amende octroyée aux partis politiques. Outre l’aspect négatif de cette approche, l’inconvénient c’est que plusieurs d’entre eux préfèrent l’amende à la transformation de leur pratique. […]  

Une fois précisée notre volonté d’obtenir une loi sur la parité, nous aimerions discuter de certains arguments qui circulent couramment en défaveur de cette idée. Le premier et le plus courant est qu’on risque d’élire une femme «poteau» ou «une femme pour une femme» sans égard à sa compétence. Or nous pensons qu’il existe bel et bien des femmes compétentes à travers le Québec, capables de représenter dignement l’électorat d’une circonscription, de contribuer avec talent à des travaux parlementaires et même de gouverner l’État. […] Il y a en ce moment même des femmes capables et désireuses de devenir députées. Nous pensons qu’une loi peut contribuer à enlever les verrous qui freinent leur engagement. 

Dans un excellent article paru dans le magazine L’actualité le 3 mai 2017, la journaliste Noémi Mercier pose la question suivante : si on obligeait les partis à faire une plus grande place aux femmes, la qualité des élus s’en trouverait-elle amoindrie? En faisant le tour de plusieurs recherches portant sur des mesures adoptées dans des pays comme la Suède, l’Italie, la France, la Grande-Bretagne, elle en arrive à la conclusion que le fait d’attirer plus de femmes en politique a eu pour effet d’élever la classe politique tout entière. Défaisant le mythe que l’obligation de la parité «provoquerait une dégradation de la qualité des élus et discréditerait les femmes», […]  

Et puis, en tout respect pour les personnes qui ont, comme nous-mêmes, embrassé le métier de la politique, faut-il rappeler qu’il n’y a aucun «test de compétence» ni à l’arrivée ni en cours de route. On est élu parce que les citoyennes et citoyens en ont décidé ainsi, pour une foule de raisons qui tiennent aux programmes des partis politiques, à la perception des chefs dans l’électorat, à la conjoncture économique et sociale et aussi, pour une part à leur opinion sur les candidates et candidats. Permettez-nous de poser avec un sourire la question suivante : nos Parlements sont-ils actuellement composés à 100 % de personnes compétentes?

Autre argument fréquemment entendu en défaveur de l’obligation de la parité : les règles du jeu démocratique empêchent de cibler prioritairement des femmes. Or, même dans les partis dont les règles de recrutement de candidatures sont les plus encadrées, avec un processus d’investiture consacré dans leurs statuts, cela n’est jamais exercé à l’état pur. Les partis interviennent pour équilibrer la provenance des candidates et candidats (jeunes, minorités, professions, etc.). Plus encore, les chefs de parti sont en droit de donner un signal clair étant ceux qui autorisent les candidatures. Nous croyons en ce sens à l’importance du leadership d’un chef qui, convaincu du bien-fondé de la parité, mettrait tout son poids pour guider les choix des militantes et des militants. […]  

Mais, au fait, qu’est-ce que ça changerait plus de femmes au Parlement? Outre l’avantage de mieux refléter la population, peut-on espérer une amélioration de la politique elle-même ? Les études montrent que les femmes ont un impact important sur les sujets débattus. On leur doit plusieurs lois et politiques qui n’auraient probablement jamais vu le jour sans leur apport. Pensons aux services de garde pour les enfants d’âge préscolaire, à la loi sur le patrimoine familial, à la perception automatique des pensions alimentaires, aux congés parentaux, à l’équité salariale, à l’aide médicale à mourir. […]  

Les femmes ont introduit dans l’enceinte du Parlement les préoccupations d’une partie de la population jusque-là laissées pour compte. Elles ont également influencé certaines procédures et comportements. Par exemple, leur rôle a été déterminant dans la décision de mettre fin aux sessions de travail de nuit ou de modifier le calendrier parlementaire pour permettre aux parents d’être avec leurs enfants lors de congés scolaires. À plus long terme, on peut viser non seulement à obtenir la parité quantitative, mais aussi à « changer le moule ». Le monde du pouvoir est perçu négativement par bien des gens qui l’abordent avec méfiance quand ce n’est pas du cynisme. La parité entre les hommes et les femmes forcerait le débat sur la nature même de la politique. […]

Pour le Comité des femmes anciennes parlementaires :

Marie Malavoy, Hélène Daneault, Louise Harel, Christiane Pelchat, Carole Théberge