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Fallait-il vraiment tuer la nuit ?

Stéphane Roche
Stéphane Roche
Ingénieur, géographe et professeur, Université Laval
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POINT DE VUE / Le 9 janvier le Québec était la première province du Canada à s’endormir au rythme d’un couvre-feu qui devrait être maintenu durant les quatre prochaines semaines au moins. La France, la Grande-Bretagne et quelques autres pays européens comme la Belgique ou l’Italie ont déjà expérimenté, sous des formes et à des intensités variables, cette mesure qualifiée de «traitement de choc» par François Legault. 

On connait assez peu des choses de l’efficacité réelle de cette mesure sur la contraction des cas de COVID-19. Horacio Arruda lui-même avouait que la décision d’imposer un couvre-feu ne pouvait pas, en l’état actuel des connaissances, être motivée par la science.

Luc Gwiazdzinski, collègue géographe engagé dans l’étude des rythmes urbains et du rôle que jouent les dynamiques nocturnes dans les urbanités, s’exprimait dans le journal Libération en mai dernier. Il insistait sur l’importance de la nuit dans l’équilibre d’une société. «C’est aussi au travers de ses nuits qu’une société se recompose» et se questionnait sur les risques de voir les acteurs du monde nocturne être les grands oubliés du déconfinement. 

Il s’inquiétait plus récemment des effets négatifs du couvre-feu sur les dynamiques urbaines. Une ville comme Rennes et sa métropole, l’une des premières villes à s’être dotée d’un Bureau des temps, a d’ailleurs récemment développé un projet de politique temporelle et de la nuit dans laquelle, est réaffirmée l’importance des modulations (transports, services, emplois…) nécessaires pour assurer le maintien d’une vie nocturne compatible avec les contraintes familiales, économiques… 

Ceci étant, une recherche sommaire et partielle m’a permis de relever une bonne quinzaine d’articles scientifiques récemment publiés, ou en cours d’évaluation, qui s’attachent à mieux comprendre l’efficacité de cette mesure à endiguer la propagation du Coronavisus SARS CoV-2 et le taux d’hospitalisation. 

Il est très difficile de conclure positivement, dans la mesure où il est presque impossible d’isoler les effets d’une mesure sanitaire particulière, parmi un ensemble de mesures complémentaire (confinement partiel, distanciation, port du masque…). La seule étude qui semble offrir quelques résultats encourageants est celle menée par une équipe principalement française (Agence Nationale française de Santé publique, CNRS, Institut Pasteur, Inserm, Université de Cambridge) sur le cas particulier de la Guyane Française. Les auteurs de cet article, toujours en évaluation par les pairs, écrivent : «Nous constatons que la combinaison de ces interventions [couvre-feu, confinements complets très ciblés et autres mesures] a réduit le nombre de reproductions de base du SRAS-CoV-2 de 1.7 à 1.1, ce qui a été suffisant pour éviter la saturation des hôpitaux)». Mais ils expliquent aussi combien les spécificités démographiques et sociales de la Guyane interdisent d’envisager toute généralisation. 

Dans ces circonstances et compte tenu des autres mesures décidées par le gouvernement du Québec, mais aussi de celles qui ne le sont pas, que peut-on espérer du couvre-feu ? Je n’ai pas de réponse, mais c’est bien la question à laquelle le gouvernement aurait dû répondre en toute transparence. Il a préféré nous laisser entendre qu’il s’agissait au fond de provoquer un électrochoc, que ce «traitement de choc», et la métaphore n’est certainement pas utilisée par hasard; car elle instille l’idée qu’il s’agit là d’un remède, non pas pour endiguer la pandémie elle-même, mais bien davantage pour soigner les comportements récalcitrants d’une partie de la population.

Le gros de la transmission serait communautaire, il se ferait au sein des familles, dans les domiciles. Mais alors où sont les données factuelles, qui démontreraient, hors de tout doute, la prévalence de ce mode de transmission ? 

Cette nouvelle mesure assenée sans discussion ni débat; sans explication factuelle, nous en dit long sur le modus operandi du gouvernement du Québec. D’autres ont déjà soulevé dans diverses tribunes, le caractère incohérent, souvent improvisé, des décisions prises depuis le début de la pandémie. 

En apparence, ce que l’on semble gagner d’un côté, sur la pandémie, par une mesure drastique tenue quelques semaines, semble être systématiquement perdu quelques semaines plus tard. Les décisions sont annoncées lors de conférences de presse dont l’attente semble savamment orchestrée, souvent retardées et précédées, deux ou trois jours avant, de fuites médiatiques qui laissent tout loisir aux unes et aux autres de philosopher sur la saveur potentielle des annonces à venir. Les Québécoises et Québécois sont ainsi maintenus dans un état permanent d’indécisions, d’hésitations, de pression, lequel est certainement propice à nourrir le sentiment d’insécurité et de lassitude. 

Je vois dans cette manière de procéder, qu’elle soit organisée à dessein ou le simple fruit d’une véritable absence de stratégie (ce qui dans un cas comme dans l’autre demeure questionnable), quatre dangers :

- celui de l’apparente non prise en compte des effets psychologiques, sociaux et sociétaux à moyens et longs termes de mesures liberticides (effets possiblement accentués par le découragement d’une large partie de la population pourtant ouverte à l’engagement, mais usée d’être infantilisée)

- celui des effets de désengagement d’une autre partie de la population peut-être plus fragile, ou plus touchée;

- celui de l’exacerbation des dissensions sociales entre celles et ceux qui veulent croire que ces mesures nous sortiront rapidement de la pandémie et celles et ceux qui y voient les démonstrations récurrentes et croissantes d’un complot visant à éroder nos libertés et les fondements de notre démocratie;

- celui enfin de banaliser la mise en place «arbitraire» de mesures très discutables sur le plan des droits de la personne.

Très honnêtement, je comprends chacune de ces réactions, d’aucune ou d’aucun me diront, qu’à situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles; que notre gouvernement fait de son mieux, compte tenu de la complexité de la situation, que ce n’est pas le temps des critiques, qu’il leur faut donner le bénéfice du doute. Soit… Mais c’est bien là le problème, quand bien même le gouvernement caquiste ferait-il ce qu’il peut, le fait-il comme il devrait le faire, compte tenu précisément de la situation ? Comprenez bien que je ne suis pas opposé à la mise en place de mesures sanitaires contraignantes, si elles sont expliquées, justifiées, si les décisions sont ouvertes et transparentes. Je suis à même de comprendre l’extrême complexité dans laquelle notre gouvernement doit travailler.

Mais en effet à situation exceptionnelle, mesures et modes de gouvernance exceptionnelles. Alors, pourquoi ne pas avoir choisi la voie du gouvernement ouvert dont on sent un peu partout qu’elle est certainement une option pertinente pour susciter l’engagement citoyen ? Sur le site Web du gouvernement du Québec, on en vante pourtant les mérites. On peut même y lire ceci : «L’approche du gouvernement ouvert est une tendance adoptée par plusieurs administrations publiques à travers le monde. Elle prône un État transparent qui accueille les suggestions de toutes et tous. Cette évolution des manières d’agir se répercute sur quatre volets : la transparence, qui concerne la diffusion proactive de documents et de données en format ouvert pouvant être réutilisés par la population; l’innovation, qui accorde une importance à la démocratisation de l’accès aux technologies auprès du public; la participation, qui place le public au cœur du processus décisionnel de l’État, ce qui en améliore la qualité; et la collaboration, qui vise à accroitre l’efficience de l’État. Une meilleure collaboration entre les acteurs gouvernementaux et la société civile améliorera la qualité et l’efficience des services publics». Monsieur Legault, c’était le temps ou jamais de s’engager dans cette approche vous ne croyez pas? 

Pourquoi ne pas communiquer sur l’état de connaissance actuelle, sur les données épidémiologiques disponibles (les rendre disponibles sur le portail de données ouvertes du gouvernement du Québec) ? Pourquoi ne pas rediscuter de nouvelles modalités de traçage numérique , dont on entend plus parler, faute de mesures de suivi ? Pourquoi plus globalement, ne pas travailler à mettre en place une véritable stratégie géonumérique de suivi de la pandémie , tel que je le suggérai en novembre dernier sur cette tribune, non pas pour combattre la pandémie, mais pour la comprendre plus finement et ainsi ajuster et expliquer les mesures, susciter l’adhésion sociale plus large ? 

Pourquoi ne pas mettre en oeuvre, comme on nous le promettait au printemps, une campagne de tests systématiques dans les milieux non soumis au confinement pour des raisons sociales ou économiques sans doute légitimes comme les écoles ou le secteur manufacturier par exemple? Qu’a ton appris depuis mars? Et en quoi ce que l’on sait aujourd’hui nous aide-t-il à décider de manière plus éclairée ? 

De là où je suis, je reste sur la désagréable impression d’une improvisation systématique, de décisions prises par quelques conseillers sans légitimité scientifique ni élective. Je me trompe peut-être, je l’espère. En attendant, je suis les consignes. Mais je ne cesse néanmoins de me demander s’il fallait-il réellement tuer la nuit pour que nos jours soient meilleurs ?