Faire la promotion de l'identité nationale québécoise

Le Québec se veut une nation civique et politique, et non une nation à caractère ou fondement ethnique. Il s'agit par conséquent d'une de ces nations qui sont des constructions volontaires, c'est-à-dire des nations non seulement héritées, mais fabriquées, à l'instar des nations française et américaine.
Certes, il existe dans ce type de pays une référence ethnique plus ou moins lointaine, des groupes ou un peuple fondateur auxquels se sont joints ensuite d'autres apports, généralement par immigration ou invasion. Dans le cas d'une nation dont l'identité nationale est avant tout civique et politique, l'important n'est pas la composition ethnique de la nation, mais la dynamique qui la regroupe, la force d'agglomération qui la garde unie, l'unité qui découle de ses actions, d'une histoire partagée et de projets d'avenir communs.
C'est pourquoi la plupart des nations civiques procèdent à un travail constant de mise en valeur de leur identité civique et nationale, en particulier si elles connaissent un important phénomène d'immigration, ce qui est le cas du Québec. 
L'historien Michelet soulignait très justement que «la France est un travail de soi sur soi», en quoi il saisissait bien le caractère non seulement naturel, mais également construit de la nation française. Ce n'est pas par hasard que l'on réserve à la carte du territoire national une place d'honneur dans les salles de classe des écoles de la République. Ce n'est pas non plus par hasard que l'État français a décidé de se charger lui-même de l'éducation nationale.
Dans un autre cas de nation civique - la nation américaine -, il ne se passe pas un jour sans que l'on ne rappelle au peuple américain que le pays trouve sa cohésion dans le respect, voire un véritable culte de sa Constitution, texte sacré légué par les pères fondateurs. Innombrables et fort coûteux sont les moyens déployés et les slogans martelés pour conforter sans cesse la fierté et l'identité nationale des citoyens des États-Unis ainsi que leur cohésion autour de la personne du président, commandant suprême politique et militaire.
Au Canada, le gouvernement fédéral, suite à la grande frayeur référendaire de 1995, a pris davantage conscience de l'état comateux de l'identité nationale canadienne. Le Canada est parfois décrit comme «un pays dépourvu de nation». De plus, l'envahissement de l'américanisme et l'arrivée de millions d'immigrants érodent le vieux fonds identitaire britannique, socle traditionnel de l'identité canadienne. Ayant obtenu graduellement son indépendance de l'Empire britannique, privé de la protection de la Royal Navy, l'ancien dominion du Canada cherche à éviter l'absorption dans l'empire américain.
Le gouvernement fédéral s'est donc lancé dans la construction de toutes pièces d'une identité nationale canadienne, comptant régler du même coup le problème que pose l'identité nationale québécoise pour l'unité du pays. En effet, aucun État normal ne peut tolérer indéfiniment en son sein l'existence de deux ou plusieurs identités nationales. Enfermée à l'intérieur des frontières du Canada, inexistante sur la scène internationale, l'identité québécoise est destinée à perdre graduellement son caractère national pour devenir à terme l'expression d'une des ethnies minoritaires du Canada. Les Canadiens francophones constitueront alors une communauté d'origine et de langue plutôt qu'une communauté de territoire, de projets et de décisions.
Ouvriers besogneux de cette compétition identitaire, des spécialistes de la guerre de l'information, jouissant de fonds publics fédéraux pratiquement inépuisables, travaillent ainsi méthodiquement à miner les fondements mêmes de l'identité nationale québécoise. Cette nouvelle identité qui a vu le jour il y a quelques dizaines d'années à peine s'avère fragile en comparaison de l'ancienne identité canadienne-française, carapace solide quasi inentamable qui a assuré la survie de notre nationalité jusqu'à la Révolution tranquille.
Il est non seulement légitime, mais d'une absolue nécessité qu'une nation civique et politique comme le Québec - extrêmement minoritaire au nord-est du continent, voisine d'un tout puissant Empire anglo-saxon - mobilise à la fois les meilleurs esprits ainsi que des moyens financiers conséquents pour que ses stratégies, ses politiques et ses décisions visent expressément la promotion de l'identité nationale québécoise, confortent les institutions collectives de la nation et assurent la maîtrise effective du territoire qui est encore le sien en terre d'Amérique. Sinon le Québec s'acheminera vers une désintégration multiforme, y compris territoriale. Le mot de Valéry ne fait pas exception pour le Québec : «Nous autres civilisations savons désormais que nous sommes mortelles.»
En ce début du XXIe siècle, les Québécois doivent retrouver cet esprit de force et de conquête qui a déjà été porté avec tant de vaillance en Amérique, d'abord par les anciens Canadiens, puis par les Canadiens français.
Léonce Naud, géographe, Deschambault