«La survenue d’une pandémie constitue un risque. Cela dit, les conséquences de sa gestion sociopolitique peuvent être envisagées comme des incertitudes dont nous ne pourrons parler avec exactitude que dans le futur, alors que les effets de la pandémie et des actions posées auront pris une forme saisissable», écrivent les trois auteures.
«La survenue d’une pandémie constitue un risque. Cela dit, les conséquences de sa gestion sociopolitique peuvent être envisagées comme des incertitudes dont nous ne pourrons parler avec exactitude que dans le futur, alors que les effets de la pandémie et des actions posées auront pris une forme saisissable», écrivent les trois auteures.

Explorer le présent de la COVID-19

Chantal Pouliot
Chantal Pouliot
Professeure titulaire, Université Laval
Isabelle Arseneau
Isabelle Arseneau
Doctorante en didactique à l’Université Laval
Audrey Groleau
Audrey Groleau
Professeure, Université du Québec à Trois-Rivières
POINT DE VUE / Depuis le début de la pandémie de la COVID-19, nous scrutons les modalités de sa gestion par l’intermédiaire d’outils théoriques, de résultats de recherche et d’articles publiés dans les médias généralistes. De notre point de vue, il est possible d’envisager cette pandémie comme un dispositif d’exploration du monde, c’est-à-dire comme un dispositif d’apprentissage collectif et de redéfinition des rôles des différents groupes d’acteurs.trices sociaux.

Afin d’éclairer cette perspective, nous nous référons à l’ouvrage Agir dans un monde incertain, un classique de la sociologie des sciences publié en 2001 par Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe aux Éditions du Seuil. Celui-ci traite des controverses sociotechniques, dont la COVID-19 est un exemple contemporain. Il s’agit de questions soulevant des enjeux complexes habituellement liés à la santé ou à l’environnement, suscitant des débats, étant associées à plusieurs disciplines et appelant à des décisions dans des contextes mouvants et épineux.

Les controverses sociotechniques s’accompagnent également de risques, d’incertitudes et de débordements. Alors que les risques sont des événements négatifs dont il est possible de quantifier la probabilité, les incertitudes consistent en des événements dont nous ne pouvons estimer la probabilité d’occurrence, voire dont il a été impossible d’imaginer l’émergence. Les débordements sont quant à eux ces événements collatéraux inattendus. Ils peuvent aussi être liés à l’ampleur imprévue des événements anticipés. Dans les deux cas, une redéfinition des problèmes et une révision des solutions sont nécessaires.

La survenue d’une pandémie constitue un risque. Cela dit, les conséquences de sa gestion sociopolitique peuvent être envisagées comme des incertitudes dont nous ne pourrons parler avec exactitude que dans le futur, alors que les effets de la pandémie et des actions posées auront pris une forme saisissable. Les interrogations formulées depuis quelques semaines relativement aux effets du confinement sur la santé psychologique, la violence conjugale, la motivation scolaire, les marchés boursiers et la sécurité alimentaire sont d’ailleurs autant d’incertitudes et de débordements potentiels, dont nous commençons à entrevoir l’étendue.

Parmi les conséquences du déploiement d’une controverse sociotechnique, notons une redistribution des rôles des groupes d’acteurs.trices sociaux. Ceux des citoyen.ne.s, notamment, prennent souvent une signification nouvelle. Actuellement, ce sont eux et elles qui peuvent faire toute la différence entre une pandémie endiguée et une pandémie dont nous avons perdu le contrôle. Plus encore, c’est la présence au front des travailleurs.euses de la santé, des employés.e.s d’épicerie, des camionneurs.euses et des éducateurs.trices en garderie (pour ne nommer que ceux et celles-ci) qui rend les mesures de confinement décrétées par le gouvernement possibles et tolérables.

L’une des contributions les plus remarquables de l’ouvrage de Callon et de ses collègues concerne justement l’éclairage porté sur les groupes d’acteurs.trices sociaux. En particulier, il met en lumière leur capacité à contribuer à la compréhension des situations problématiques en produisant ou en mobilisant des savoirs utiles. En effet, ces situations problématiques peuvent devenir un dispositif efficace d’exploration du monde en permettant de dresser l’inventaire des acteurs.trices, des problèmes et des solutions afin de discuter et de redéfinir les futurs possibles. En ce sens, une telle exploration constitue un processus d’apprentissage collectif.

Cette lecture faite au regard de la sociologie des sciences met donc en exergue l’idée selon laquelle les actions relatives aux enjeux de l’heure ne sont possibles que dans une logique de reconnaissance des capacités et des préoccupations des un.e.s et des autres. Ainsi, l’apprentissage collectif dans lequel nous sommes engagé.e.s permettra, peut-être, le changement de paradigme nécessaire à un lendemain de la COVID-19 serein, juste et sain.