Étiquetage des sucres: le rendez-vous manqué

Il y a quelques semaines, je vous faisais part des modifications qui seront apportées à l’étiquette des aliments au cours des prochaines années. Je vous avais alors laissé entendre que les changements quant à l’information sur la teneur en sucre des aliments me laissaient un peu perplexe.

Je vous explique aujourd’hui pourquoi je considère que Santé Canada a manqué son rendez-vous avec les sucres dans l’élaboration de sa stratégie de modernisation de l’étiquetage alimentaire.

Santé Canada a décidé d’ajouter une valeur quotidienne pour l’apport en sucres totaux. Dans le cas des sucres, la valeur quotidienne n’indique pas une quantité idéale à atteindre dans son alimentation, mais plutôt une limite à ne pas dépasser. Celle-ci a été établie à 100 g par jour.

Pour obtenir ce chiffre, on est parti du principe que l’apport en sucres totaux devrait maximalement contribuer à 20 % de l’apport énergétique quotidien. Cet apport a été fixé à 2000 kilocalories par jour afin de calculer différents pourcentages sur l’étiquette nutritionnelle. Donc, 20 % de 2000 kilocalories nous amènent à une valeur de 400 kilocalories. Puisque chaque gramme de sucres procure 4 kilocalories, un total de 400 kilocalories correspond à 100 g de sucres.

Santé Canada justifie le seuil choisi pour la valeur quotidienne des sucres par le fait que celui-ci reflète bien un modèle de saine alimentation composée majoritairement d’aliments dans lesquels les sucres sont naturellement présents.

C’est bien beau en théorie, mais le problème majeur avec cette approche est qu’un apport de 100 g par jour de sucres peut être le reflet d’une alimentation d’excellente qualité ou, tout au contraire, d’une alimentation de piètre valeur. En fait, si cet apport en sucres provient principalement d’aliments comme les fruits, les légumes et le lait, on est en voiture. Mais si ce 100 g est issu presque exclusivement d’aliments transformés (boissons sucrées, biscuits, céréales sucrées, etc.), on a beaucoup de chemin à faire pour améliorer son alimentation. 

C’est comme si on donnait à quelqu’un ayant une alimentation ne contenant pratiquement pas d’aliments naturellement sucrés (fruits, légumes, lait…) la bénédiction de consommer 20 % de ses calories sous forme de sucres ajoutés, soit le double de la recommandation de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de celle de la Fondation des maladies du coeur et de l’AVC du Canada. (Pour être plus précis, il faut spécifier que c’est la consommation de sucres libres qui est visée par les recommandations de l’OMS et de la Fondation des maladies du coeur et de l’ACV du Canada. L’apport en sucres libres, qui incluent non seulement les sucres ajoutés, mais également les sucres présents dans le miel, les sirops, les jus de fruits et les jus de fruits concentrés, ne devrait pas dépasser 10 % de l’apport énergétique quotidien.)

Mais quoi qu’il en soit, il y a quelque chose qui cloche, n’est-ce pas?

15 % ou plus c’est beaucoup trop!

Les futures informations de l’étiquette concernant les sucres présentent un autre aspect problématique. Dans mon dernier billet, je vous mentionnais qu’une note serait ajoutée pour expliquer le pourcentage de la valeur quotidienne, c’est-à-dire: «5 % ou moins c’est peu, 15 % ou plus c’est beaucoup». Mais avec cette valeur quotidienne de 100 g, qui comprend à la fois les sucres naturellement présents dans les aliments et ceux qui sont ajoutés, je remets vraiment en question l’utilité de l’énoncé «15 % ou plus c’est beaucoup».

Puisqu’un nombre important d’aliments transformés ne contiennent pas ou très peu de sucres naturellement présents et qu’ils renferment surtout des sucres ajoutés, il me semble que de tolérer jusqu’à 15 % de la valeur quotidienne (ou 15 g de sucres par portion) avant de se voir décerner l’avertissement «c’est beaucoup» est pratiquement une blague.

Vous n’êtes pas convaincu? Mes petites recherches m’ont amenée à découvrir que plusieurs céréales sucrées, par exemple les Mini-Wheats et les Honeycomb, contiennent moins de 15 g de sucres par portion. Sachez également que les biscuits Oréo et plusieurs versions de biscuits aux pépites de chocolat sont également sous le 15 g de sucres par portion. Pas beaucoup de sucres dans ces aliments? Je vous laisse juger. 

Préciser la teneur en sucres ajoutés

J’aurais vraiment préféré, et je ne suis pas la seule, qu’on établisse une valeur quotidienne distincte pour les sucres ajoutés. Selon moi, cela aurait été beaucoup plus utile pour le consommateur. Par contre, il semble que cette stratégie n’ait pas été adoptée au Canada pour différentes raisons.

Apparemment, une des embûches principales viendrait du fait qu’aucune technique ne permet de distinguer les sucres ajoutés des sucres naturellement présents dans un aliment quand on effectue un dosage de la teneur en sucres. Il serait donc impossible de vérifier si les données fournies par les compagnies quant à la quantité de sucres ajoutés dans leurs produits sont véridiques ou pas.

Mon optimisme m’amène à penser qu’on peut sûrement trouver des solutions à ces embûches. La preuve, aux États-Unis, il a été prévu sous l’administration Obama d’aller de l’avant avec l’information sur la quantité de sucres ajoutés sur le tableau de la valeur nutritive. Avant que j’apprenne que le projet avait été mis en veilleuse par le président Trump, je me disais qu’on pourrait prendre modèle sur nos voisins du Sud… Pas facile le dossier des sucres ajoutés!

L’étiquetage, ce n’est pas tout

Mon billet vous donne probablement l’impression que Santé Canada n’en fait pas assez pour nous inciter à manger moins de sucre. En fait, même si les modifications proposées au tableau de la valeur nutritive m’apparaissent discutables, ce serait injuste de ne pas vous mentionner que d’autres initiatives de Santé Canada cibleront la réduction de la consommation de sucre. Que ce soit par la modification du Guide alimentaire canadien ou par les efforts consentis pour interdire la publicité de boissons et d’aliments malsains destinés aux enfants, on sent très bien la préoccupation de l’État à cet égard.

Pas besoin de vous dire que je suivrai ces dossiers de très près. Je vous tiendrai au courant, c’est promis!

Simone Lemieux

L’auteure est professeure-chercheure de nutrition à l’Université Laval. Ses travaux portent notamment sur l’obésité et les comportements alimentaires.

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Ce texte est d’abord paru sur le site «Les blogues de Contact» de l’Université Laval. Pour participer à la discussion ou pour consulter les autres billets du site, rendez-vous ici. Les blogueurs conservent l’entière responsabilité des propos tenus dans leurs billets.