Manifestation organisée par Black Lives Matter qui conteste le spectacle de chants d’esclaves SLAV.

Éthique de l’appropriation culturelle

Les discussions autour de l’appropriation culturelle soulèvent un problème de nature symbolique et politique. Le premier tient au fait que des cultures historiquement dominées soient représentées par des personnes issues de la culture historiquement dominante. Le second renvoie à la sous-représentativité des minorités culturelles dans nos institutions politiques et sociales. L’appropriation étant la règle de l’art, il me semble opportun de ne pas centrer le débat sur des positions pour ou contre l’appropriation culturelle, mais de l’inscrire dans une perspective qui cherchera à dégager la possibilité d’une éthique de l’appropriation culturelle, dont l’objectif principal sera de trouver un équilibre entre la préservation de la liberté de l’artiste et le respect des cultures et des peuples auxquels l’artiste emprunte des éléments de sa création.

Par éthique de l’appropriation culturelle, j’entends l’ensemble des démarches artistiques et intellectuelles qui mettront à la disposition d’un artiste les bonnes manières d’utiliser et d’adapter, dans la cadre de son travail, les œuvres dont il n’est pas l’auteur ou qui ont leurs origines dans une autre culture.

Je sais qu’il n’y a pas de consensus sur la signification des bonnes manières, et il se pourrait que la forme que celles-ci doivent prendre entre contradiction avec la liberté de l’artiste et la signification même de l’art; ce fut précisément le cas dans les affaires SLAV et Kanata : la bonne manière aurait-elle été, nécessairement, d’inclure plus noirs et de laisser les autochtones raconter leur histoire?

On pourrait répondre par l’affirmative, et régler par le coup même le problème symbolique et politique de l’appropriation culturelle. Sauf que cette option risque de rendre obsolète toute la part de fiction et de substitution inhérente à la pratique artistique qui permet la possibilité de jouer et de parler pour l’autre et au nom de l’autre. De même, elle présupposerait que les éléments d’une culture ne peuvent être incarnés, artistiquement, que par ses représentants. Ce qui postulerait un déterminisme identitaire dont l’effet sera de limiter la part d’imagination inhérente à l’activité de création.

Quant à une éventuelle réponse négative, elle nous permettra certes de préserver l’art dans tous ses éléments constitutifs, mais elle risque d’exposer l’artiste au reproche d’un manquement à sa responsabilité sociale. Car, après tout, l’art a toujours été un moyen de lutte et d’émancipation. Et donc, l’inclusion des minorités dans les histoires qui les concernent aurait eu pour avantage de répondre à la vocation sociale et politique de l’art.

Il demeure cependant de savoir si cet engament social et politique devrait être érigé en obligation de principe, de sorte que toute création artistique qui implique des minorités culturelles dominées devrait être incarnées par ceux-ci. Si c’est le cas, on soumettrait l’artiste au respect d’un devoir d’inclusion, dont la violation risquerait de jeter un doute sur son œuvre, voire conduire à son interdiction. Ce qui irait à l’encore d’une éthique de l’appropriation culturelle. Ainsi, prioriser, dans cette problématique, les considérations liées à l’identité et aux rapports historiques de domination serait une erreur.

Pour réfléchir sur les bonnes manières qui siéent aux pratiques d’appropriation culturelle, un préalable s’impose: ne pas confondre le problème politique et institutionnel que représente la discrimination des minorités culturelles et le problème de l’altérité culturelle propre à l’univers artistique. Car, l’éthique qu’exige notre vie politique n’est pas nécessairement celle qu’exige la vie de l’esprit. En recentrant ainsi le problème dans sa dimension artistique, il nous sera possible de trouver les critères qui satisfont aux bonnes manières de s’approprier la culture de l’autre en insistant sur les considérations suivantes: la connaissance des œuvres empruntées ainsi que l’obligation de ne pas les utiliser d’une manière qui travestissent leurs sens ou qui porteraient préjudice à l’identité des peuples liés à cette culture ; les finalités que poursuit l’artiste ; le rôle que doit jouer l’élément emprunté dans le travail de l’artiste ; la responsabilité historique, sociale et politique de l’artiste. L’articulation entre ces différentes considérations nous permettra de voir qu’au fondement d’une bonne appropriation culturelle se trouve l’exigent travail de la connaissance de l’autre et la responsabilité, à travers une œuvre, de témoigner de la condition humaine, comme le rappelait, dans les Droits de l’écrivain, Alexandre Soljenitsyne.


Amadou S. Barry

Enseignant de philosophie, Cégep de St-Hyacinthe