Et si le Canada arrêtait d’aider économiquement l’Afrique?

POINT DE VUE / La mission diplomatique de Justin Trudeau en Afrique a relancé le débat sur la question de l’aide publique au développement. Nombreux sont ceux qui ont dénoncé le manquement à l’engagement du Canada de consacrer 0,7 % de son revenu à l’aide internationale. En effet, depuis plus de 20 ans, la contribution canadienne se situe à 0,26 %, alors que les 0,7 % exigés ne représenteraient que 2 % du budget national de l’État. 

S’il est vrai que les pays riches, comme le Canada, ont un devoir moral d’aider les pays pauvres, il n’est pas certain cependant que cet engagement doit nécessairement prendre la forme d’une aide économique. Surtout, le discours sur l’aide internationale ne devrait pas faire l’économie d’une interrogation portant sur l’utilité de l’aide au développement dans un continent comme l’Afrique, où, 60 ans après les «indépendances», la culture politique ne s’est pas affranchie des pesanteurs de l’autoritarisme et du néopatrimonialisme. Si donc la diplomatie canadienne entend amorcer un retour efficace sur le continent africain, ce n’est pas sa contribution financière qu’elle devra réévaluer. Il faudra un autre regard sur l’Afrique, celui qui cherchera à comprendre pourquoi la misère et la violence demeurent les catégories dominantes à travers lesquelles l’Afrique se donne à voir. La diplomatie canadienne ne peut se passer d’une compréhension des enjeux et des facteurs qui maintiennent le continent dans cette honteuse précarité.

Or, les travaux sur l’aide au développement inspirés de la théorie des capabilités d’Amartya Sen nous permettent de comprendre que le sous-développement n’est pas d’abord un problème de nature économique. Il demeure fondamentalement un problème politique. Et tant et aussi longtemps que nous ne prendrons pas au sérieux les problèmes liés au politique, l’aide au développement sera condamnée à être inefficace. C’est exactement ce que laissent entendre les conclusions des différents rapports sur la gouvernance en Afrique, où on peut lire que la croissance économique ne contribue pas à l’amélioration des conditions de vie des populations. (Rapport sur la gouvernance en Afrique, 2019; Rapport de l’ONG Oxfam, 2019; Rapport de la Banque Mondiale 2018; Rapport IDH, PNUD, 2018)

Mais qu’est-ce qu’alors le politique? L’Afrique a-t-elle réglé le problème du politique?

Le politique comme espace relationnel

Le politique renvoie à l’espace commun où se déploient les interactions entre des êtres différents. C’est la sphère publique par excellence qui lie les hommes d’une manière qui leur permette de partager un monde commun. C’est donc cet espace relationnel qui rend possible l’existence d’une communauté d’intérêts, qui ne fait pas abstraction des différences qui existent entre les humains.

En termes philosophiques, c’est réfléchir sur la nature de la vie en société et sur les finalités que doit poursuivre la vie commune. Ce sont ces différentes interrogations qui conduisent inévitablement à soulever les questions liées au pouvoir et à son organisation, aux dispositifs institutionnels destinés à protéger le bien commun et à redistribuer équitablement les bénéfices issus de son exploitation. Or ce dont souffre l’Afrique, depuis la période postcoloniale, c’est d’avoir fait le pari de la négation du politique. C’est cette absence d’une pensée du politique, caractéristique commune de la majorité des sociétés africaines, qui est cause de tous les maux qui retiennent l’Afrique à la remorque du monde : autoritarisme, confiscation du pouvoir, conflits ethniques, inefficacité des services de santé, précarité du système d’éducation, violence des rapports sociaux, représentations patrimoniales du service dit public, absence de justice sociale, sous-développement, etc.

L’oubli du politique en Afrique

Trois facteurs ont contribué à l’oubli du politique en Afrique : les idéologies des indépendances (le socialisme africain et le panafricanisme) qui ont postulé une représentation de la société qui niait la différence et donc la possibilité d’une communauté d’intérêts; la représentation néo patrimoniale du pouvoir politique en Afrique; les approches économiques de l’aide publique au développement, dont le double effet négatif fut la déresponsabilisation et la dépossession des populations africaines de leur pouvoir décisionnel.

Aider (?) des sociétés apolitiques

Mais alors même que le problème est éminemment politique, on continue de parler d’augmentation de l’aide publique au développement. Ainsi met-on l’accent sur des considérations accessoires. Car comment parler de développement dans des sociétés apolitiques, c’est-à-dire là où en fait n’existe pas une communauté d’intérêts; là où la relation entre les gouvernements et les gouvernés n’est pas de nature contractuelle. N’est-ce pas parce qu’ils ne partagent pas un espace commun avec leurs populations que les dirigeants africains ne se sentent pas imputables devant les populations africaines? En l’absence d’une relation contractuelle entre gouvernants et gouvernés, comment rendre possible l’existence des mécanismes d’imputabilité?

Or, on voit mal à priori comment le Canada peut aider à l’instauration de ces mécanismes d’imputabilité qui permettent à la fois de gérer les fonds publics, mais surtout d’assurer une surveillance et un contrôle du pouvoir politique. Ce sont là en effet des problèmes que les Africains doivent gérer eux-mêmes, s’ils entendent bien sûr refuser cette posture honteuse d’être constamment sous la perfusion de l’aide internationale. «Un monde nouveau a besoin d’une nouvelle politique», disait déjà Tocqueville.