Enfants transgenres: en finir avec les faussetés

Nous voudrions partager notre réaction au segment sur le projet de la Fondation Jasmin Roy et sur les enfants trans, à l’émission du 6 septembre dernier sur les ondes de Radio X. Ce segment propage plusieurs idées erronées auxquelles nous aimerions répondre, car nous estimons que votre public mérite un minimum d’informations basées sur les faits. L’intervention médiatique de Jeff Fillion contribue de manière importante à la désinformation concernant les enjeux vécus par ce groupe, et au stigma que vivent les enfants trans et leurs familles.

Le segment débute par un extrait audio de la vidéo mise en ligne par la Fondation Jasmin Roy la semaine dernière et qui met en scène Julien, une marionnette trans. Dans ce clip, on entend la marionnette Julien dire qu’il se sent garçon plutôt que fille. C’est à partir de cela que l’animateur Jeff Fillion nous fait comprendre qu’il est indigné, mais surtout mal informé, sur le sujet des enfants trans et leurs familles.

Nous nous abstiendrons de commenter sur le projet de la Fondation Jasmin Roy ici, car ce n’est pas l’objet de notre propos. Par contre, nous aimerions répondre directement à Monsieur Fillion qui manifestement nous montre ici à quel point il ne sait pas de quoi il parle. Nous voulons apporter nos expériences en tant que professionnels, ainsi que les connaissances accumulées depuis maintenant 20 ans sur les enfants trans et leur famille par les travaux de recherche scientifique au Canada comme ailleurs dans le monde.

À en croire Monsieur Fillion, «c’est les parents qui utilisent leurs enfants pour leurs bibittes (…)».

Si nous comprenons bien ses propos, Monsieur Fillion suggère ici que les parents utilisent les jeunes pour régler leurs propres difficultés personnelles. Or, la recherche, tant au Canada qu’aux États-Unis, démontre assez clairement que les parents d’enfants trans vivent un processus d’acceptation difficile et sont loin de gagner en popularité lorsqu’ils soutiennent publiquement leurs enfants. Si un nombre grandissant de familles soutiennent l’identité de genre de leur enfant, plusieurs continuent à vivre de grandes difficultés à les accepter et les soutenir.

Ceux qui finissent par l’accepter le font souvent après une période de choc, voire de deuil et vivent plusieurs difficultés par la suite (l’acceptation de la famille élargie, incluant la fratrie, puis l’isolement, la stigmatisation et la discrimination). En plus de défendre les droits de leurs enfants, ils doivent former les différentes institutions qui interagissent avec leurs enfants alors qu’ils sont eux-mêmes confrontés à un processus d’adaptation et d’acceptation. L’ensemble de ces expériences est donc souvent très difficile pour les familles.

Monsieur Fillion se dit aussi outré que personne n’intervienne dans les familles où il y a un enfant trans. Il affirme que «Les adultes, ils font ce qu’ils veulent. Mais les enfants? Pour moi c’est un cas de DPJ (…)»

Premièrement, l’identité de genre d’une personne n’est pas malléable. Ensuite, pour avoir travaillé avec de multiples établissements reliés de DPJ, et connaître les recherches sur le sujet, nous tenons à vous assurer, Monsieur Fillion, que la DPJ s’intéresse déjà à ces questions, mais ce n’est certainement pas dans une perspective de retirer les enfants des parents qui les soutiennent. En fait, certains CIUSSS dont les services de protection de la jeunesse font partie travaillent déjà activement au développement de lignes directrices pour mieux soutenir les jeunes trans déjà connus de leurs services. Donc, il n’y a point de souci à avoir ici.

Monsieur Fillion affirme aussi qu’il n’y a probablement qu’une vingtaine de ces enfants au Québec et qu’on serait chanceux d’en trouver assez pour remplir une classe. Ici, nous répondrons que même s’il n’y en avait qu’un, on devrait tout de même s’assurer qu’il se sente inclus. Mais la réalité est qu’il y a de nombreux enfants de la diversité de genre, au Québec et ailleurs. Selon une vaste étude du William Institute UCLA, 0,7% des jeunes âgés de 13 à 17 ans vivant aux États-Unis s’identifient comme trans. Donc certainement un peu plus qu’une bonne vieille classe bondée.

Mais l’important, c’est de soutenir le développement optimal de tous les enfants. Et les recherches sont assez claires à ce sujet: les meilleures pratiques en intervention auprès des enfants transgenres et leurs familles promeuvent de plus en plus une vision non pathologisante et affirmative. Autrement dit, permettre à l’enfant d’explorer qui il est et de s’affirmer, c’est contribuer à son bien-être sur toute la ligne. C’est le cas notamment de l’Association canadienne des travailleurs sociaux, l’Association canadienne des écoles de travail social, l’American Psychological Association et de American Academy of Pediatrics sans compter les travaux de chercheurs qui démontrent explicitement la plus grande efficacité de ce genre d’intervention.

Donc au lieu d’accuser les personnes qui essaient tant bien que mal de favoriser une plus grande inclusion des enfants trans dans notre société, de contribuer à augmenter l’intimidation que subissent ces enfants, et de dire que «la gauche est folle. Sont dangereux. Ils veulent rentrer ça dans les écoles (…)», cessez donc de propager des faussetés pour faire augmenter votre cote de popularité et renseignez-vous sur les faits.

Annie Pullen Sansfaçon, Ph.D. Professeure titulaire, École de travail social
Université de Montréal
Dre Françoise Susset, D.Ps. Psychologue et thérapeute conjugale et familiale
Denise Médico, Ph.D. Professeure, Département de sexologie, 

UQAM
Shuvo Ghosh, M.D. Chef, Programme de variance de genre, Pédiatre du development et du comportement, Professeur adjoint

Centre de santé universitaire McGill
Alexandre Baril, Ph.D. Professeur adjoint, École de service social

Université d’Ottawa

Lettre cosignée par quatre organismes et deux autres personnes.