L'auteure de ce texte est allée prêter main forte aux CHSLD situés en zones chaudes.
L'auteure de ce texte est allée prêter main forte aux CHSLD situés en zones chaudes.

Elle, eux et moi!

Marie-Hélène Soucy
Marie-Hélène Soucy
Québec
POINT DE VUE / Je suis une professionnelle de la fonction publique. Je travaillais de chez moi, en télétravail, bien paisiblement dans mon bureau à la maison, quand j’ai entendu l’appel à la mobilisation lancé par M. Legault auprès de ses ministres afin que les fonctionnaires qui le désiraient, volontairement, puissent aller prêter main forte aux CHSLD situés en zones chaudes.

J’ai levé la main. J’ai travaillé à titre d’aide de services pour seconder, surtout, les préposées et préposés aux bénéficiaires (je reviendrai plus tard sur ce terme). Pour alléger le texte, je les appellerai ici «préposés». Après avoir suivi une formation d’une journée et après avoir indiqué au directeur du CIUSSS, responsable de l’opérationnalisation de ma mission, vouloir travailler dans les zones rouges (zones où presque la totalité des résidentes et des résidents ont contracté la COVID), me voilà visièrée, jaquettée, masquée et gantée, prête pour aider et très motivée. 

Toute organisation est perfectible et dans toutes les organisations, il y a des travailleuses et des travailleurs qui sont efficaces et d’autres qui le sont moins. Je n’étais pas là pour faire un diagnostic organisationnel ni pour juger, mais bien pour aider et répondre aux besoins des personnes résidentes. C’est pendant cette expérience que j’ai rencontré Mme Sourire, une préposée aux bénéficiaires (je déteste toujours ce titre) qui occupe cet emploi dans un CHSLD depuis cinq ans. 

Je ne voyais pas son sourire, puisque masquée elle aussi, mais je voyais ses yeux rieurs. Mme Sourire parlait beaucoup aux résidentes et aux résidents pendant les soins, les repas et les manipulations. Elle était très attentive à ce qu’elles et ils disaient et à leurs nombreux besoins. Il faut dire qu’en CHSLD, plusieurs «bénéficiaires» souffrent de pertes cognitives, étant affectés à divers niveaux, certaines et certains ne parlent même plus. Ma collègue les regardait dans les yeux, leur flattait les mains et, surtout, leur expliquait ce qu’elle faisait. Si une résidente ou un résident résistait, elle utilisait l’humour ou s’organisait pour lui parler de ses intérêts, de ses enfants et petits-enfants (plusieurs ont des photos d’eux dans leur chambre). Elle leur chantait même de vieilles chansons et avait appris des mots, dans leur langue maternelle, pour mieux communiquer avec eux : grec, italien, anglais, arabe. Elle baragouinait quelques mots dans toutes ces langues. Ces gestes, elle les fait toujours, Mme Sourire: la bienveillante! 

Au-delà de diverses techniques que doivent maîtriser les préposés pour soulever, asseoir, déplacer, nourrir ces résidentes et ces résidents, en perte d’autonomie souvent et à mobilité réduite pour plusieurs, il y a toutes les réponses à des besoins de base comme donner le bain, faire une toilette partielle au lit, nourrir pendant les repas et collations (plusieurs ne mangent pas seuls ou ont besoin d’encadrement), s’assurer que toutes et tous sont bien hydratés, c’est très important, changer les culottes d’incontinence (ce ne sont pas des couches), etc. Mais il y a aussi toutes les attitudes requises pour être rassurant et soutenir le sentiment de sécurité, établir et maintenir une relation de confiance, encourager l’autonomie à la hauteur des capacités et des conditions de chacune et de chacun. C’est ce que Mme Sourire s’efforçait de faire chaque jour. Ce sont ces attitudes qui, je crois, font la différence entre une personne qui fait son travail et une excellente préposée aux bénéficiaires! C’est une différence marquante pour le bien-être des résidentes et des résidents.

Imaginez le défi parfois de garder le sourire, faire preuve de patience, d’empathie et de douceur quand, soudainement et sans raison apparente, une résidente ou un résident devient agressif, se désorganise et commet des actes de violence envers les membres du personnel (j’ai moi-même reçu des coups de poing, on a tenté de me mordre, on a craché à mon visage. Vivement la visière. Et je me suis même fait attaquer à coups de marchette!). 

Cela fait partie aussi du quotidien des préposés. En contrepartie, il y a des victoires, des joies et des éclats de rire entre les membres du personnel et ces personnes résidentes. Ces moments où ils sont heureux de nous partager des souvenirs, des expressions dans leur langue, des blagues qu’elles nous racontent, parfois à répétition, mais bon! Des mots de tendresse échangés aussi, de beaux mercis en paroles, en sourires ou avec les yeux. Ce sont ces moments que je retiens, qui me font encore parfois pleurer, mais surtout sourire et qui remplissent mon cœur de joie. 

Je souhaite que ces personnes, les préposées et préposés aux bénéficiaires, soient mieux reconnues et respectées dans les fonctions importantes qu’elles et qu’ils occupent et qui exigent la manifestation de plusieurs attitudes, la mise en œuvre de diverses aptitudes et la maîtrise de nombreuses compétences. 

En tout, j’aurai accordé à cette mission trois semaines de travail et deux semaines de déconfinement à mon retour (alors qu’ici, à Québec, le déconfinement était commencé). Je considère cette expérience comme l’une des plus enrichissantes et révélatrices de ma vie. 

D’abord, je me suis découvert des capacités à communiquer avec les personnes âgées que j’ignorais. Ensuite, j’ai réaffirmé un grand intérêt en ce qui a trait au réseau de la santé (jeune, je désirais être médecin). 

Enfin, j’ai comblé mon besoin de faire une différence dans la vie de ces personnes, des êtres humains qui étaient bien esseulés, contexte de la COVID oblige. 

Finalement, j’aurai aussi démystifié la mort, car j’ai été en contact avec la dame en noire plusieurs fois au cours de cette expérience (au moins une dizaine de fois). Je n’ai plus peur maintenant! J’avais besoin d’écrire ce texte pour reconnaître toute ta valeur, Mme Sourire, pour me souvenir de toi, Mme G, que j’ai flatté et réchauffé, la veille et l’avant-veille de ce dimanche de mai, de la fête des Mères, où tu as rendu l’âme, et aussi pour proposer un nouveau titre, en remplacement à ce nom archaïque de préposées et préposés aux bénéficiaires, celui d’aides de bienveillance.