Selon l’auteur de cette lettre d’opinion, dans le système politique actuel, la prise en compte des résidents dans le développement des quartiers centraux de Québec dépendra toujours du bon vouloir d’une équipe élue majoritairement par les banlieusards.

Élections: le rôle sous-estimé de la géographie urbaine

En réaction à la chronique de François Bourque intitulée «Le virage à droite» parue le 6 novembre

Les élections municipales du 5 novembre 2017 seront certainement retenues comme celles où Valérie Plante et Projet Montréal ont réussi à briguer la mairie et le conseil de ville de Montréal. Dans la capitale, Régis Labeaume a été réélu avec une écrasante majorité au conseil, à la suite d’une campagne généralement terne et suscitant peu d’enthousiasme. Sans vouloir ne rien enlever aux analyses offertes jusqu’ici, un élément central semble avoir été trop peu abordé pour saisir les dynamiques politiques de Montréal et de Québec : leurs configurations territoriale et administrative.

L’administration de Montréal est marquée par l’insularité de sa ville. Séparées par d’importants cours d’eau — ou par l’auto-exclusion de la défusion —, les banlieues montréalaises «jouissent» de leur autonomie politique, sans pouvoir toutefois agir sur le développement de la métropole. Autre particularité, les arrondissements montréalais sont dotés de maires qui détiennent des pouvoirs exclusifs, offrant un «gouvernement de proximité» à leurs résidents.

Valérie Plante a souligné, dans son discours de victoire, Plateau-Mont-Royal et Rosemont-Petite-Patrie comme porte-étendard du succès des politiques de Projet Montréal. Celles-ci ont été lourdement attaquées par des critiques, surtout extérieurs, qui y voient une lutte contre l’automobile qui leur rend la ville impraticable. Plusieurs opposants ont critiqué la «dictature» de Luc Ferrandez, dont les politiques nuiraient au développement économique du Plateau. Or, il fut réélu dimanche avec 65 % des voix, parmi 10 autres maires d’arrondissements de Projet Montréal. Signe évident, s’il en est, que ces politiques plaisent.

La situation ne pourrait être plus différente à Québec. La fusion municipale de 2001 avait pour objectif de mettre fin à la compétition et au développement chaotique dans la région. Contrairement à Montréal, Québec a, ce faisant, absorbé la majorité de ses banlieues de la rive nord du Saint-Laurent. Les anciennes villes de banlieue forment ainsi aujourd’hui cinq des six arrondissements de la capitale. Cette fusion a eu du bon : stabiliser le développement, encourager la densification et l’urbanisation des banlieues, et faciliter l’extension et l’amélioration du réseau du RTC (quoiqu’encore déficient).

Toutefois, le poids relatif des «urbains» de Québec a fondu. La puissance des intérêts des 80 % de «banlieusards» sur les 20 % vivant au centre n’est qu’amplifiée par l’absence de mairie d’arrondissement. Contrairement à Montréal, les président (e) s d’arrondissement ne possèdent pas de compétences exclusives. Les résidents du centre-ville de Québec ne peuvent donc pas compter sur un «Projet Québec» qui prendrait la tête de l’arrondissement La Cité-Limoilou pour défendre ce territoire comme milieu de vie urbain.

On doit reconnaître que la tâche qui incombe au maire ou à la mairesse de Québec est lourde : s’assurer de la transition vers le 21e siècle d’une ville de 600 000 personnes construite depuis 1950 autour du rêve automobiliste, tout en évitant de s’aliéner le vote des banlieusards fortement majoritaires. La proposition du «tout à l’auto» de Québec 21 n’a heureusement convaincu que 28 % d’électeurs. Une part importante de ces votes provient certainement des électeurs déçus de la transition de Labeaume vers le «nouvel urbanisme» : plantation d’arbres au détriment du parking, places éphémères, rues conviviales, transport en commun «structurant», etc. Il reste maintenant à voir comment ce parti évoluera.

Dans cette lutte à deux, entre un parti à tendance libertarienne, climatosceptique et négationniste de l’étalement urbain, et un parti au pouvoir depuis des années qui promet un plan d’aménagement modéré, il restait peu de place pour Démocratie Québec et ses idées supposément plus progressistes. C’était d’autant plus le cas que certains électeurs craignaient, en les supportant, de «diviser le vote» en faveur de Québec 21.

Et même si Démocratie Québec avait élu une chef aussi inspirante que Valérie Plante, il y a fort à parier que leurs idées sur l’urbanisme auraient été un obstacle à leur élection hors du centre. Même sans La Cité-Limoilou, l’Équipe Labeaume pourrait être majoritaire au conseil de ville et continuer de régner sans trop d’opposition.

Dans le système politique actuel, la prise en compte des résidents dans le développement des quartiers centraux de Québec dépendra toujours du bon vouloir d’une équipe élue majoritairement par les banlieusards. Ce n’est malheureusement pas l’Équipe Labeaume, assoiffée de pouvoir absolu et centralisé, qui ouvrira la porte à une réforme du système politique de Québec pour combler ce déficit démocratique.

Louis-Pierre Beaudry, Québec