«À moins que surgisse un revirement inattendu, le panorama électoral laisse peu de place à l’espoir pour ce pays post-conflit qui peine à se reconstruire et dont la proportion de la population pauvre ne cesse d’augmenter (59,3% en 2014)», écrit Marie-Dominik Langlois, doctorante en sociologie, Université d’Ottawa.

Élections au Guatemala: un État pris en capture par les pouvoirs occultes

POINT DE VUE / Le 16 juin, le Guatemala tiendra ses élections. Or, la période électorale que connaît ce pays post-conflit n’est pas banale. Sur les 24 prétendants à la présidence qui étaient annoncés au départ, quatre candidatures ont été révoquées par les autorités la semaine dernière.

Un État gangrené par la corruption

Le Guatemala a vécu un conflit interne (1960-1996) dont 93% des violences ont été perpétrées par les forces gouvernementales. Après la guerre, de nombreux ex-militaires ont incrusté les institutions de l’État pour s’y enrichir et fomenter l’impunité. Nommées pouvoirs occultes en raison de leurs connexions avec des acteurs politiques puissants, le crime organisé et les institutions et partis politiques, ces structures clandestines paralysent aujourd’hui le pays.

Créée en 2007 pour démanteler ces groupes illégaux, la Commission internationale contre la corruption et l’impunité au Guatemala (CICIG) – avec le bureau de la Procureure générale – a mis au jour depuis 2015 des cas majeurs de corruption impliquant les plus hautes sphères de l’État. Leurs enquêtes ont mené à la détention de dignitaires, tels que le président Álvaro Colom (2008-2012), le président Otto Pérez Molina (2012-2015) et sa vice-présidente Roxana Baldetti. Le président actuel (2015-2019), Jimmy Morales, et son parti, le Front de convergence nationale (FCN) sont également dans la mire de la CICIG pour corruption, ce qui a valu à cette dernière le non-renouvellement de son mandat et l’expulsion de son directeur par Morales plus tôt cette année.

L’acharnement à prendre le pouvoir d’une politicienne aux pratiques troubles

Qui est Sandra Torres, la candidate favorite? Elle semble prête à tout pour aspirer à la présidence. Elle s’est divorcée de son mari Álvaro Colom (président, 2008-2012) pour briguer les élections (la constitution empêchant la famille d’un président de se porter candidat). Si sa candidature a été rejetée en 2011, elle a pu se présenter aux élections suivantes (2015 et 2019).

Le gouvernement de son ex-mari, auquel elle était associée en tant que première dame et coordonnatrice des programmes sociaux du pays, a été éclaboussé par un scandale de corruption et Colom est maintenant en prison.

Sandra Torres et son parti, l’Unité nationale de l’espoir (UNE – social-démocrate), sont par ailleurs suspectés de financement illicite de 3,25 millions de dollars lors de la campagne de 2015. Suite à la demande du retrait de son immunité diplomatique par le bureau du Procureur spécial contre l’impunité (FECI), Sandra Torres a répondu par une contre-poursuite pour harcèlement et intimidation contre les employés chargés de l’enquête. Une juge lui donna raison et interdit le chef de la FECI et son procureur d’entrer en contact avec elle.

Torres a déposé un autre recours pour violence contre la femme, cette fois contre les directeurs du journal El Periódico pour avoir émis des critiques à son encontre.

Des adversaires disqualifiés, des candidats de la droite dure et une gauche fragmentée

Zury Rios, la fille de l’ancien dictateur Efraín Rios Montt, a été disqualifiée en vertu de l’article 186 de la constitution interdisant à la famille de chefs de coup d’État à briguer des élections. Mécontente, elle a porté plainte pour discrimination à la Commission interaméricaine des droits humains, la même instance qui s’était prononcée en 1993 contre la candidature de son père en raison de l’extrême violence des stratégies militaires déployées lors de son mandat (1982-1983).

La candidature de l’ancienne procureure générale Thelma Aldana, reconnue pour avoir mené avec la CICIG de nombreuses enquêtes pour corruption de hauts fonctionnaires, a également été invalidée suite à la plainte d’un parti adversaire alléguant l’octroi de deux «emplois fantômes» sous son mandat. Selon une juge, cette révocation serait plutôt le fruit de la vengeance des pouvoirs occultes qu’Aldana a combattus. Condamnée à l’exil sous peine d’emprisonnement, Aldana dénonce être victime de l’«État capturé» par le pacte de politiciens corrompus.

Aussi, Mario Estrada de l’UCN est hors course et sous enquête pour avoir conspiré avec le narcotrafic pour le financement de sa campagne électorale et l’assassinat de rivaux politiques. Une quatrième candidature présidentielle, de Mauricio Radford du parti Fuerza, a été annulée pour implication dans une affaire d’abus d’autorité. Enfin, celle de Roberto Arzu (fils de l’ancien président, Álvaro Arzu) est en attente de révocation.

Avec la mise à l’écart de ses adversaires, Sandra Torres gagnerait les présidentielles, sauf si une alliance se forme entre les autres partis, ce qui représenterait à coup sûr un autre gouvernement de «droite dure, belligérante et pro-impunité» comme l’a déclaré l’analyste politique Renzo Rosal au média indépendant Nómada.

À moins que surgisse un revirement inattendu, le panorama électoral laisse peu de place à l’espoir pour ce pays post-conflit qui peine à se reconstruire et dont la proportion de la population pauvre ne cesse d’augmenter (59,3% en 2014). Avec une CICIG affaiblie dont le mandat prendra fin en septembre 2019, combinée avec une procureure générale peu engagée dans la lutte à l’impunité, les remparts contre la corruption construits depuis une décennie risquent de s’effondrer pour laisser la voie libre à la corruption et aux pouvoirs occultes, augmenter la paupérisation et, éventuellement, restreindre les libertés fondamentales.