Des repères éblouissants

POINT DE VUE / En réaction à la chronique «Dieu est mort» de Sébastien Lévesque parue le 16 décembre.

«Nous sommes dans l’inconcevable, mais avec des repères éblouissants» (René Char). Ces mots me sont revenus en mémoire en lisant la chronique intitulée Dieu est mort dans Le Soleil du 16 décembre dernier. L’auteur de cette chronique, se déclarant athée, ce qui est évidemment son plein droit, semble convaincu que la science offre désormais une justification définitive de l’athéisme. Il y a là une vue simplette et par conséquent fausse de la science, pour ne pas dire des athéismes eux-mêmes, me semble-t-il.

Nous sommes toutes et tous les athées de certains dieux. Il serait trop paresseux de se dire athée - theos, en grec, faut-il le rappeler, signifiant «dieu», et le «a» qui précède provenant de l’alpha grec privatif - sans prendre la peine de préciser de quel dieu il s’agit. Toute une tâche, à vrai dire. Si c’est Zeus, nous serons nombreux à être d’accord. Si c’est toutefois le Dieu chrétien, quelle conception de ce dernier rejetez-vous? En nier les caricatures - lesquelles ne manquent pas - est manifestement vain et illusoire. Et comment éviter que ce ne soit en réalité des personnes que vous associez au Dieu chrétien que vous croyez rejeter, et pas Dieu du tout, à bien y penser? Mais alors, qui est Dieu, au juste? Vous prétendez le nier: il vous faut donc savoir ce que vous niez. Ce qu’un prof ou une maîtresse d’école vous a dit un jour à son sujet? Ou ce que vous avez lu quelque part le concernant? Auxquels cas ce que vous niez sont ces représentations, certainement pas Dieu. Comment faire, dès lors, pour ne pas se tromper en le niant?

La «farce de la mort de Dieu» (Philippe Sollers) a plusieurs sens. L’un d’entre eux vise le nihilisme de la culture ambiante, comme l’avait bien entrevu Nietzsche. En accuser la science n’a cependant aucun sens, tant elle offre, justement, de repères éblouissants, dont n’ont cessé de témoigner les savants de tout premier rang, tel Einstein: «Quelle confiance profonde en l’intelligibilité de l’architecture du monde, écrivait-il, et quelle volonté de comprendre, ne serait-ce qu’une parcelle minuscule de l’intelligence se dévoilant dans le monde, devait animer Kepler et Newton». Pour lui, la «religiosité» du savant «consiste à s’étonner, à s’extasier devant l’harmonie des lois de la nature dévoilant une intelligence si supérieure que toutes les pensées humaines et toute leur ingéniosité ne peuvent révéler, face à elle, que leur néant dérisoire».

Pour que s’évanouisse le matérialisme stupide du dix-neuvième siècle, il a suffi que de grands scientifiques tels Max Planck, Einstein et d’autres étudient la matière, nous révélant un «réel» de plus en plus énigmatique. La nouvelle a été longue à parvenir au front, puisque la mécanique quantique a pris naissance dès 1900 et qu’on n’en fait pleinement état que maintenant. La quête scientifique actuelle en son déploiement effectif est d’un dynamisme extraordinaire. Chaque semaine un périodique scientifique de qualité – comme Nature ou Science - nous révèle des «repères éblouissants» découverts et mis en relief par telle ou telle science. Le même périodique peut en même temps bouleverser des idées jusqu’alors apparemment inébranlables et installer de nouveaux enseignements, en physique, en chimie, en neurobiologie, en génétique, s’agissant de la théorie de l’évolution des espèces, par exemple, ou de la biodiversité, voire de l’origine du cosmos. Tant et si bien qu’on devrait bien plutôt initier les jeunes d’entrée de jeu à l’aventure exaltante de la science, en leur montrant les innombrables problèmes à résoudre, parfois d’une si grande portée, au lieu de la caricaturer comme une montagne de faits supérieurs expliquant désormais tout sur tout, dont on n’aurait qu’à se bourrer le crâne.

L’organisation prodigieuse de l’univers, aux niveaux tant microscopique que macroscopique ne saurait s’expliquer par le hasard, ce dernier ne pouvant rendre compte que de ce qui arrive rarement. Si je vous rencontre chaque jour au marché, vous ne pourrez dire que c’est par «hasard», à moins d’être débile. Pour l’éminent biologiste français Pierre-Paul Grassé, «le finalisme interne du darwinisme est éclatant»; par exemple, «la variation mutative aléatoire, du fait de sa sélection, se trouve prise dans un système qui a une indéniable finalité: le maintien de l’espèce et son adaptation, sans cesse améliorée aux conditions de milieu. Si cela n’est pas une finalité, c’est que les mots n’ont plus de sens». La sélection naturelle, la lutte pour la vie, sont des concepts de part en part finalistes en effet, la fin qui commande la théorie darwinienne de l’évolution étant la vie ou survie.

Et même si leur accent est plus personnel encore, les mots suivants d’Einstein ont toujours la même portée universelle: «J’éprouve l’émotion la plus forte devant le mystère de la vie. Ce sentiment fonde le beau et le vrai, il suscite l’art et la science. Si quelqu’un ne connaît pas cette sensation ou ne peut plus ressentir étonnement et surprise, il est un mort vivant et ses yeux sont désormais aveugles. Auréolée de crainte, cette réalité secrète du mystère constitue aussi la religion. Des hommes reconnaissent alors quelque chose d’impénétrable à leur intelligence mais connaissent les manifestations de cet ordre suprême et de cette beauté inaltérable. [...] Je ne me lasse pas de contempler le mystère de l’éternité de la vie. Et j’ai l’intuition de la construction extraordinaire de l’être. Même si l’effort pour le comprendre reste disproportionné, je vois la raison se manifester dans la vie».