Derrière le voile islamique

Pour comprendre un peu mieux ce qui se cache derrière le voile islamique, il me semble que la description d’un événement qui s’est produit, il y a 60 ans, en Égypte, peut nous aider.

Il s’agit d’un discours qu’a prononcé le président Nasser, au Caire, en 1953,  devant une foule compacte d’Égyptiens. Je résume l’événement (un événement que vous pouvez faire revivre en arabe sous-titré en français,  en inscrivant dans Google: discours de Nasser).  

«Le chef des Frères musulmans est venu me rencontrer»,  raconte le jeune Nasser (il était président de l’Égypte depuis un an, le premier Égyptien à la tête de son pays depuis plus de 1000 ans, depuis les derniers pharaons). Nasser a le sourire aux lèvres, un sourire qui va se transformer, au fur et à mesure de son discours et avec l’appui de la foule, en franche rigolade. «Figurez-vous, continue Nasser, que le chef des Frères musulmans est venu me demander d’obliger les femmes musulmanes à porter le voile en public».  

La foule s’ébroue et les rires fusent d’un peu partout. Un homme crie : «Qu’il le porte lui-même!» C’est l’éclat de rire généralisé. Nasser est en parfaite symbiose avec la foule. Il s’amuse et son sourire s’élargit : «J’ai répondu à ce monsieur que c’était revenir à l’époque où la religion gouvernait et où on ne laissait les femmes sortir qu’à la tombée de la nuit». «Vous avez une fille, lui ai-je rappelé, elle est étudiante à la faculté de médecine, et elle ne porte pas le voile. Pourquoi ne l’obligez-vous pas à le porter?» Et Nasser d’ajouter dans son sourire qui scandait les rires de la foule : «Si vous n’arrivez pas à faire porter le voile à une seule fille qui, en plus, est la vôtre, comment voulez-vous que je le fasse porter à 10 millions de femmes égyptiennes?»

Que s’est-il passé? Comment expliquer que les Frères musulmans aient pris autant d’importance et que les femmes égyptiennes se soient mises à se revoiler dans l’enthousiasme? Il importe de rappeler que l’Égypte des années 50 et 60 s’était embarquée, à fond de train, dans le nationalisme arabe, lequel va enflammer, sous son impulsion, tout le Proche-Orient.  

Je vivais en Égypte, à cette époque. Les femmes n’étaient pas voilées, encore moins «niquabées». Elles allaient les cheveux au vent. Je me souviens des discours de Nasser sur la Place al-tharir (la place de la révolution). Des discours-fleuves qui duraient des heures et que je comprenais en gros, car les phrases arabes étaient simplifiées, populaires, et lentement prononcées. Nasser lâchait, constamment, comme un leitmotiv, le mot isti’mar (colonialisme). Il faisait rouler le «r» final à n’en plus finir : isti’mar-r-r-r-r… Comme s’il voulait faire rentrer dans le crâne de son peuple, à coups de mitrailleuse, l’idée que tous les malheurs de l’Égypte (et du monde arabe) étaient dus au colonialisme. Nasser était aimé des Égyptiens, en profondeur. Il avait du charisme. Il était le Raïs (ras, en arabe veut dire «tête», «chef»). Quand il mourra, le 18 septembre 1970, l’Égypte a été ébranlée dans son tréfonds. Ses funérailles ont été une immense lamentation. Le peuple a perdu la tête. J’y étais, perdu pendant des heures dans la foule égyptienne en pleurs. Je n’oublierai jamais!

En perdant Nasser, l’Égypte perdait du même coup sa foi politique dans le nationalisme arabe. La R. A.U., la République Arabe Unie (Egypte-Syrie-Yemen), avait échoué; le projet de faire entrer la Libye dans le panarabisme ne s’était pas réalisé : les chicanes entre les pays arabes se multipliaient; les échecs humiliants des armées arabes face à l’armée israélienne se répétaient sans cesse.

Après l’assassinat de Sadate, en 1981, je suis retourné en Égypte. J’allais aux nouvelles pour revenir avec des articles pour les journaux. L’islam avait repris du poil de la bête. Je voyais, pour la première fois, des femmes, en grand nombre, qui portaient le voile, mais pas le niqab (qui n’a jamais eu de rapport avec le coran).  

Les assassins de Sadate, des frères musulmans de la stricte observance, triomphaient dans leur cellule, ils clamaient à tue-tête les sourates du saint Coran. Ils apparaissaient régulièrement à la télévision et les Égyptiens, en très grand nombre, leur étaient favorables. Il faut dire que Sadate n’était pas aimé. On l’appelait Monsieur Oméga : celui qui n’avance ni ne recule comme dans la montre égyptienne). Sa mort a laissé l‘Égypte indifférente. On l’a tué, entre autres raisons, parce qu’il détestait les mouvements islamiques et qu’il refusait d’appliquer la Sharia. Le monde avait changé : Nasser, vingt ans plus tôt, était aimé parce qu’il se moquait des frères musulmans et tournait le voile islamique en ridicule.

Tout cela pour dire que si l’islam est revenue en force en Égypte et dans le monde arabe (et chez les émigrants musulmans en pays occidentaux) c’est qu’il a remplacé la politique du nationalisme arabe qui a échoué lamentablement. «L’islamisme s’est construit sur l’échec du nationalisme arabe» (Jean Daniel). J’ai rencontré des fondamentalistes musulmans, au Caire, qui m’ont dit : «Si ça ne va pas bien, si les Arabes musulmans sont colonisés et méprisés par les Occidentaux, s’ils n’arrivent pas à retrouver la puissance qu’ils avaient autrefois quand ils dominaient le monde, c’est qu’ils ne sont plus de bons musulmans». Alors, revenons à l’islam, remettons-nous en bouche les sourates du saint Coran, appliquons la Sharia et que nos femmes se remettent au voile.  

Paul Warren, Québec