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Débattre publiquement de notre avenir

Karine Collette
Linguiste-analyste de discours, professeure, Université de Sherbrooke
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DES UNIVERSITAIRES / Décompter les personnes testées, contaminées, hospitalisées, décédées, mises à l’amende, et diffuser en direct les annonces gouvernementales, répond d’une conception chiffrée et instantanée de la mise en scène d’une catastrophe.

La peur et l’anxiété ainsi produites et entretenues sidèrent et pourraient bien nous réduire au spectacle de notre propre perdition, héros de canapé, résilients ou résignés derrière nos écrans… Vivre la vague dans le flux informationnel dominant s’avère profondément déshumanisant, confine l’esprit aux libertés restreintes et prédispose aux contrôles, numérique des GAFAM et policier de l’État. L’adage conférant parfois quelque vérité, la peur n’évite pas le danger et notre impuissance collective sous les arcs-en-ciel en berne assombrit gravement la projection d’un avenir désirable.

Re-légitimer le discours d’opposition

Les mesures sanitaires sont prolongées, durcies. La menace d’autres pandémies et la persistance des restrictions affleurent désormais dans le discours politique. Les possibilités de contestation sont prises dans l’étau politique et juridique de l’exception. Outre les conditions limitant la contestation traditionnelle, la disqualification journalistique et sociale des discours «autres» (opposition aux mesures, etc.) est de mise. À la sélection habituelle des voix rapportées dans les médias, à l’imposition du discours officiel, s’ajoute l’étiquetage «complotiste», couperet appliqué à l’envi aux discours contestataires.

Vocable si bien popularisé que le questionnement d’un député sur les justifications du couvre-feu s’en trouvât abusivement (dis)qualifié, car le lexique, les propos abondamment diffusés dans les médias contaminent nécessairement le discours social. Certes, certains discours sont justement disqualifiés, mais il convient aussi d’observer ce qu’ils révèlent de nos organisations : «Le conspirationnisme n’est pas la psychopathologie de quelques égarés, il est le symptôme nécessaire de la dépossession politique et de la confiscation du débat public» . Cette analyse interpelle la responsabilité des politiques et des médias, quant à la polarisation, et résonne comme un appel au (ré-)engagement, afin que les seconds jouent leur rôle originel d’enquêteur au service de la démocratie, qu’ils entretiennent un débat collectif sur l’état de notre société (en mutation), qu’ils relaient la critique et la réflexion, qu’ils exercent prioritairement leur rôle contributif au dialogue plutôt que la censure institutionnalisée. Ce faisant, nous limiterions peut-être le clivage stérile qui sévit.

Par ailleurs, les dispositions démocratiques se cultivent aussi naturellement dans les échanges interpersonnels en présence, dans les rassemblements, aujourd’hui mis à mal sous le coup des injonctions sanitaires, étouffés sous l’argumentaire de l’infortune. Nous perdons des habitudes sociales constitutives du dialogue, pendant que la politique sanitaire internationale inscrit progressivement des changements pérennes dans nos modes de vie, sans jamais les avoir soumis à la discussion collective.

Tout ce qui est impossible reste à accomplir

Que de voix déjà élevées, réclamant de prendre à bras le corps les décisions politiques nécessaires à la survie de notre espèce. Nos modes de vie hyperactifs, hyperconsuméristes et concurrentiels sont aussi précurseurs de catastrophes sanitaires! Dans la lignée du GIEC, le philosophe Bernard Stiegler considère que notre organisation sociétale a atteint «le stade final de l’Anthropocène» dans les conditions actuelles, présage de notre imminente extinction. Le consensus sur l’urgence climatique semblait sinon politiquement, déjà scientifiquement et socialement admis avant que l’urgence devienne sanitaire… et que nos modes de vie soient profondément affectés par une politique internationale qui réduit drastiquement la définition de la santé au biologique, quand bien même les conditions environnementales du biologique sont en péril.

Quels médias prendraient le pari de restituer aux citoyens le débat public, en portant sérieusement, prioritairement et urgemment la cause des transformations nécessaires et désirables de nos sociétés? Au-delà de la vulgarisation des alertes climatiques, quels médias endosseraient la responsabilité sociétale de faire discuter, voire adopter collectivement les transformations susceptibles de nous réhumaniser? Quelle société voudrions-nous devenir, puisque des choix essentiels sont à réaliser sur nos modes de vie? Pourrions-nous recouvrer notre puissance collective face à l’effondrement entamé et tenter de décider les modifications à accomplir, de porter le débat sur l’avenir comme une priorité sociétale et politique, comme si nous avions un monde à reconstruire, maintenant?

Un monde à reconstruire

Car il est à reconstruire, notre monde. Non pas tel qu’imposé par les mesures sanitaires, ni identique au monde d’avant : l’heure incite à reconstruire un monde humainement soutenable. Une société sans culture vivante, sans spontanéité sociale n’est pas viable. Une société régie par la peur et les interdits est régressive. Voulons-nous décider collectivement de nos modes de vie? De la souveraineté alimentaire, énergétique, monétaire? Voulons-nous continuer à travailler à notre extinction? Naître et dépérir derrière un écran? Comment repenser le travail, les emplois perdus, dans une perspective écologique, créative, émancipatrice? Voulons-nous des années d’austérité? Une décroissance préparée ou subie? Quid des biens publics, de la solidarité sociale?

Les médias ont le pouvoir d’initier, de soutenir une réflexion collective, un grand débat pour orienter une révolution de nos modes de vie, choisie dans une perspective humaniste, écologiste, du soin, plutôt que subie sous le joug de la peur et du déni. Un tel engagement contribuerait positivement à échafauder un avenir collectif.

Nourrissons ardemment la résistance aux transformations qui nous désagrègent. Contre les modes de vie déshumanisants, saurions-nous imaginer un avenir collectif encore possible, désirable et humain? Mobiliser l’intelligence collective nécessite un engagement exceptionnel et constructif des ressorts possibles de la démocratie, au rang desquels peuvent toujours figurer les médias. Notre avenir mérite-t-il de tenter l’impossible… Maintenant?

Karine Collette est membre du Regroupement Des Universitaires