De société distincte à nation québécoise (partie 1)

Dans le livre bleu, Québécois. Notre façon d'être Canadiens, paru en juin, le gouvernement Couillard propose au Canada anglais de reconnaître officiellement le statut du Québec dans la Constitution canadienne. La nation québécoise -définie comme référence nationale refondée à la suite de l'éclatement du Canada français- sert de fil rouge au document, en remplacement du concept de société distincte qui avait été au coeur des précédentes discussions constitutionnelles.
Dans ce billet, je reviens sur les contours du concept de nation québécoise qui fait écho à l'évolution sociologique du Québec. Je commenterai dans les prochains billets les propositions contenues dans le livre bleu en vue de prochaines négociations constitutionnelles. Suivra une analyse de la réception de ce document, à l'aune de la refondation nationale qui a eu aussi cours au Canada anglais.
La nation québécoise
La définition de la nation québécoise a été l'objet de vifs débats dans les années 1990. Nation ethnique, nation civique, nation culturelle et nation politique ont été autant de conceptions qui se sont affrontées chez les intellectuels. La poussière est retombée et un large consensus a émergé autour d'une conception commune et partagée de la nation québécoise.
La diversité des populations qui la constituent, la multiplicité des appartenances et l'interculturalisme sont soulignés, sans oublier l'apport des Québécois d'expression anglaise. Les liens avec les nations autochtones sont reconnus sans passer sous silence le travail encore à faire.
En phase avec les mutations sociales et culturelles contemporaines, la définition de la nation québécoise reflète le processus sociologique de refondation nationale, un terme qui n'apparaît pas dans le document, mais qui résume fort bien le sens donné à la question nationale dans le nouveau millénaire, ici et dans d'autres pays comparables.
Les principes fondateurs de la nation québécoise
Voyons plus avant les contours de la définition de la nation donnée dans Québécois. Notre façon d'être Canadiens. Cette définition s'organise autour d'un certain nombre de principes.
- «Le Québec est libre de ses choix et capable d'assumer son destin et son développement.» Ce premier principe fixe la référence et la capacité d'agir sur soi-même qui est au coeur de toute affirmation nationale.
- «Le Québec se reconnaît comme nation.» La référence nationale est une construction partagée. Toute nation est interprétée par ceux qui la composent en plus de s'appuyer sur des éléments de morphologie (population, territoire, économie, etc.). Le sociologue classique Marcel Mauss (1872-1950) a écrit dans son célèbre Essai sur la nation: «Une nation croit à sa langue». C'est le mot «croire» qui est important dans cette citation, et cette croyance est au coeur de toute affirmation nationale.
- «La nation québécoise est composée d'une majorité francophone. Elle est composée également d'une communauté d'expression anglaise qui dispose de droits et prérogatives qui lui sont propres.» Le document évite de considérer la majorité québécoise comme une communauté (contrairement à ce que proposait le premier ministre canadien Joe Clark, par exemple). Le document précise par ailleurs le statut de la minorité anglophone. L'expression «minorité nationale» n'est pas employée, mais ce concept décrit bien le statut historique et sociologique des anglophones, partie prenante du Québec. Le concept de minorité nationale ne doit pas être confondu avec celui de minorités ethniques. Ces dernières sont issues de mouvements migratoires individuels fort diversifiés.
- «Elle [la nation québécoise] reconnaît 11 nations autochtones réparties à travers le Québec.» Ce principe est important. La définition proposée reconnaît le nécessaire dialogue «de nation à nation» à propos des autochtones. Il s'agit d'une invitation impliciteest faite implicitement à des négociations (pour l'instant non encore précisées) avec ces nations. L'important est de noter que les autochtones ne sont pas considérés comme des minorités, nationales ou ethniques.
- «Le modèle de l'interculturalisme développé au Québec vise à assurer l'équilibre entre, d'une part, l'ouverture à la diversité et, d'autre part, le maintien du caractère distinct et francophone du Québec.» La diversité des nouveaux arrivants qui se sont établis au Québec au fil des ans est reconnue dans le cadre national aux contours définis plus haut. Sont ainsi précisés les liens à établir entre les minorités ethniques et culturelles et la majorité francophone.
Le livre bleu mentionne aussi les éléments institutionnels (langue officielle commune, tradition juridique civiliste, institutions propres) qui conditionnent tout cadre national.
Bref, le document synthétise un large ensemble de consensus qui ont émergé ces dernières années au Québec.
Une ambiguïté persiste
Le concept de nation québécoise est maintenant connu au Canada anglais, notamment à la suite de la motion adoptée par la Chambre des communes le 27 novembre 2006 à l'initiative du gouvernement Harper. Cependant, on peut se questionner sur le sens qui lui est donné dans la version anglaise: «That this House recognizes that the Québécois form a nation within a united Canada.» Le vocable «Québécois» fait-il référence aux seuls francophones d'ascendance canadienne-française? Plusieurs anglophones se réfèrent manifestement à une interprétation assez restrictive et traditionnelle du mot «Québécois».
Le document du gouvernement québécois fait oeuvre de pédagogie en dépassant la vision qualifiée d'ethnique de la nation québécoise qui a cours en certains milieux du Canada anglais.
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Quelle évaluation doit-on faire des propositions contenues dans le livre bleu en vue d'éventuelles négociations constitutionnelles? Après une première réception froide, le livre bleu aura-t-il un réel effet au Canada anglais à moyen terme? Nous en traiterons dans les prochains billets.
Simon Langlois est professeur au département de sociologie de l'Université Laval.
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