«Les médecins placés en quarantaine doivent attendre 30 et souvent 90 jours ou plus avant d’obtenir leurs indemnités d’assurance privée», écrit Dr Paul S. Shaver.
«Les médecins placés en quarantaine doivent attendre 30 et souvent 90 jours ou plus avant d’obtenir leurs indemnités d’assurance privée», écrit Dr Paul S. Shaver.

COVID-19: Protéger les travailleurs de la santé

POINT DE VUE /«Nous ne pouvons pas arrêter la COVID-19 sans protéger nos travailleurs de la santé » – Dr Tedros A. Ghebreyesus, de l’OMS. Le SRAS a causé 774 décès dans le monde, dont 43 au Canada. Près de la moitié des cas concernaient les travailleurs de la santé. L’OMS a déclaré la COVID-19 à l’état de pandémie, avec un nombre au moins dix fois supérieur à celui associé au SRAS sur une plus courte période. Que devons-nous en tirer?

En 2004, Ottawa a créé l’Agence de la santé publique du Canada, laquelle collabore avec les provinces, les territoires et les médecins hygiénistes en chef. Le virus a été identifié tôt, les contacts associés aux cas ont été testés et placés en quarantaine, et on a tenu le public bien informé. Toutefois, l’un des problèmes qui demeurent non résolus concerne le versement d’une indemnité financière aux personnes placées en quarantaine.

Rappelez-vous qu’en 2003, le gouvernement du premier ministre de l’Ontario, Ernie Eves, s’opposait au début à ces mesures. Toutefois, il a éventuellement cédé à la pression et, en juin 2003, il a offert de 500 $ à 6 000 $ aux personnes ayant subi des pertes de revenus pendant plus de cinq jours en raison du SRAS. Les travailleurs à temps partiel ont reçu 250 $.

Les médecins étaient admissibles au Programme de stabilisation du revenu associé au SRAS s’ils avaient été placés en quarantaine, avaient été atteints du SRAS, avaient subi des répercussions dommageables quant à leurs pratiques à l’hôpital (p. ex., des annulations d’opérations chirurgicales non urgentes) ou avaient subi des pertes de revenus en raison d’une hésitation des patients à visiter leur cabinet. Ils ont reçu une indemnité de 80 % de leur salaire pour la période allant du 14 mars au 30 juin 2003, ou de 100 % si la période concernée était du 23 mai au 30 juin. La période de référence s’étendait du 1er septembre 2002 au 1er mars 2003. Plus tard, les médecins, le personnel infirmier et les techniciens ambulanciers paramédicaux ont reçu un total de 190 millions de dollars.

Ce type de programme devrait être offert à tous les médecins et professionnels de la santé à l’échelle du Canada.

Le porte-parole fédéral en matière de santé du NPD, Don Davies, a écrit ceci : «[l]es gens qui ne peuvent se permettre de prendre un jour de congé de maladie ont besoin d’une aide immédiate». Nombreux sont ceux qui ont des revenus qui ne leur laissent aucune marge de manœuvre et qui n’ont droit à aucun congé de maladie. Certaines personnes travaillent à temps partiel ou sont des travailleurs autonomes. Comment peut-on les inciter à rester en quarantaine?  

En Ontario, environ 29% des infirmières et infirmiers travaillent à temps partiel et 13% sont occasionnels; un grand nombre d’entre eux travaillent dans plusieurs établissements. Ils n’ont pas d’indemnités pour maladie et dépendent de l’assurance-emploi. Le gouvernement fédéral a promis d’éliminer la période normale de deux semaines d’attente. Toutefois, de nombreux infirmiers n’ont pas accès à l’assurance-emploi. 

Les médecins placés en quarantaine doivent attendre 30 et souvent 90 jours ou plus avant d’obtenir leurs indemnités d’assurance privée. Si une opération chirurgicale non urgente est annulée plusieurs semaines d’avance pour laisser la place aux patients atteints de la COVID-19, cette intervention entraîne des répercussions économiques majeures pour les chirurgiens et les anesthésistes. Leur assurance invalidité ne les couvre pas. 

Pour réduire le nombre de visites des patients au cabinet du médecin et dans les cliniques sans rendez-vous, chaque province doit appliquer une loi qui abolit l’exigence d’obtenir un certificat médical du médecin. Les provinces devraient prévoir des centres indépendants de dépistage de la COVID-19 ou organiser des examens à domicile effectués par les techniciens ambulanciers paramédicaux. De plus, les ministères provinciaux de la Santé doivent collaborer avec les associations médicales pour établir, au moins pour quelques mois, de nouveaux codes de frais. Ceci de façon à ce que les médecins reçoivent une rémunération du gouvernement pour renouveler des prescriptions et donner des conseils aux patients par téléphone. À l’exception de la télémédecine, ces services gratuits sont à l’heure actuelle rémunérés uniquement pour les rencontres en personne avec un patient.

Depuis l’éclosion du SRAS, nous avons consacré beaucoup de temps pour nous préparer à la prochaine pandémie. Malgré cela, 15 % de nos patients de la catégorie ANS se trouvent toujours dans les hôpitaux qui offrent des soins actifs. Ainsi, surtout en Ontario, beaucoup travaillent dans des conditions représentant de 100 à 120 % de leurs capacités alors que des patients sont couchés dans les corridors.  

Lits disponibles

C’est pourquoi nous devons commencer à préparer de nouveaux lits de malades chroniques à l’échelle du Canada.  Toutefois, nous nous classons au 26e rang sur 27 en matière de lits disponibles pour mille personnes dans les pays dotés de soins de santé universels. Pendant ce temps, d’après Michel Bilodeau (Ottawa Citizen, le 4 mars), l’Ontario dispose de 78 000 lits pour soins à long terme, mais a besoin de 34 000 lits supplémentaires que pour répondre aux besoins actuels. Dans 25 ans, la province aura besoin de 280 000 lits pour soins de longue durée, soit de plus de 200 000 lits supplémentaires par rapport au nombre actuel.

La COVID-19 a entraîné la cessation de la production de produits en Chine, et les chaînes d’approvisionnement de pièces d’automobiles, d’ordinateurs et d’autres secteurs ont été interrompues. Ces événements pourraient gravement affecter notre approvisionnement en médicaments. Depuis plusieurs mois, les commandes en souffrance de médicaments augmentent pour différentes raisons. L’été dernier, Kelly Grindrod, de l’Université de Waterloo, a écrit qu’on a connu une pénurie de 1 800 à 7 000 médicaments sur ordonnance. La Food and Drug Administration a estimé l’été dernier qu’au moins 80 % des ingrédients actifs de tous les médicaments de l’Amérique provenaient de l’étranger, surtout de la Chine. La FDA a identifié 20 médicaments dont les ingrédients actifs ou les produits finis provenaient exclusivement de la Chine (Andrew Russell, Global News, le 28 février 2020).

L’Inde est le plus grand fabricant de médicaments génériques, mais la Chine lui fournit 80 % de ses ingrédients de base (voir Bryan Llenas, Fox News, le 30 mai 2019). Comment pourrons-nous réussir à élargir notre programme d’assurance-médicaments si nous n’avons pas suffisamment de provisions de médicaments? Comme l’a demandé Dr Jacalyn M. Duffin, de l’Université Queen’s : « Pourquoi le Canada ne commence-t-il pas à produire les médicaments dont nous avons besoin en créant ses propres compagnies de médicaments génériques? ».

Les deux suggestions à long terme ne peuvent être concrétisées à temps pour s’attaquer à la COVID-19, mais elles peuvent nous aider à nous préparer en cas de pandémies futures. Notons que ceci permettrait aussi de créer des milliers d’emplois.

Malheureusement, le Canada, tout comme les États-Unis, accumule les déficits et n’a pas économisé pendant les « périodes favorables ». Notre dette fédérale a augmenté de 5,6 % au cours des cinq dernières années. Cette année, le montant fédéral et provincial de la dette totale s’élève à près de 1,5 milliard de dollars. 

Cette semaine, les prix du pétrole ont connu la plus grande chute en une journée depuis 1991 et dans le marché boursier depuis 1987. Ainsi, nous avons peu de latitude pour accumuler d’autres dettes si nous devenons victimes d’une grave récession mondiale. J’ai récemment proposé qu’on finance partiellement le secteur de la santé à partir du secteur énergétique prospère. Maintenant, ce projet doit rester en suspens d’ici à ce qu’on trouve une solution à la guerre des prix du pétrole entre la Russie et l’Arabie saoudite.


Les Canadiens ont raison d’être réticents. Ils ont récemment été témoins de blocages de trains accompagnés d’un effondrement prolongé de l’ordre public.

Lorsqu’ils regardent la situation des autres pays, ils constatent que l’Italie est paralysée et que New Rochelle, à New York, est en « confinement ». Au moins douze états américains ont déclaré l’« état d’urgence ». De nombreux concerts, événements sportifs et politiques et congrès médicaux ont été annulés, y compris celui de l’American College of Physicians. Quelque 59 collèges et universités américains (y compris Princeton, Harvard, Yale, MIT et Columbia) ont annulé les cours en classe après la semaine de relâche. Le défilé de la Saint-Patrick a été annulé dans plusieurs villes du monde. Donald Trump a interdit, pour une période de 30 jours, à tous les citoyens non américains de prendre un vol en Europe à destination des États-Unis. Cependant, je crains que beaucoup changent leur itinéraire pour passer par Montréal ou Toronto, ce qui risquerait de causer une recrudescence de cas d’infections à la COVID-19 dans ces villes. Le gala des prix Juno et la réunion des premiers ministres prévue à Ottawa ont également été annulés.

Ainsi, nous prions les Canadiens, surtout les travailleurs de la santé, de s’informer des moyens concrets qui leur permettront de protéger leur santé et leurs finances. Les platitudes ne nous suffisent plus.

Comme le Dr Ghebreyesus nous a prévenus : « [c]e n’est pas un exercice pratique. C’est le temps de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour régler la crise ».

Médecin à Ottawa, Dr Charles S. Shaver, est natif de Montréal. Il est diplômé de l’Université Princeton et de la Johns Hopkins University School of Medicine. Il est l’ancien président de la section de médecine interne générale de l’Association médicale de l’Ontario. Les opinions exprimées dans le présent article sont les siennes.