Le couvre nez et bouche que l’on connaît est apparu sous l’impulsion du docteur Wu Lien Teh lors de l’épidémie de peste qui a touché de plein fouet la Mandchourie en 1910-11, avant d’aider à contenir la fameuse «grippe espagnole» au lendemain de la Première Guerre mondiale, écrit Laurence Monnais. 
Le couvre nez et bouche que l’on connaît est apparu sous l’impulsion du docteur Wu Lien Teh lors de l’épidémie de peste qui a touché de plein fouet la Mandchourie en 1910-11, avant d’aider à contenir la fameuse «grippe espagnole» au lendemain de la Première Guerre mondiale, écrit Laurence Monnais. 

COVID-19 : le masque, révélateur de notre impréparation

Laurence Monnais
Laurence Monnais
Historienne, Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal
Le masque médical sature l’iconographie médiatique qui accompagne la COVID-19. On le voit et on en parle partout. Mais alors qu’à Taiwan ou en Corée du Sud, il s’affiche dans les rues, son usage quotidien par la population saine d’Europe, des États-Unis et ici même au Québec, est jugé inutile, voire dangereux.

Il est vrai que tous les masques ne filtrent pas les particules virales avec le même succès. Reste qu’aucun consensus scientifique ne s’est encore dégagé ni sur le taux d’efficience des meilleurs d’entre eux en milieu clinique (malgré la multiplication d’études à leur sujet depuis le SRAS en 2003) ni sur leur valeur dans l’espace public.

Le port du masque médical est souvent associé aux pays et aux diasporas est-asiatiques et à leur souci aigu pour la communauté. Mais l’histoire du dispositif est relativement ancienne et moins exotique qu’il n’y paraît. Et elle est révélatrice.

Le couvre nez et bouche que l’on connaît est apparu sous l’impulsion du docteur Wu Lien Teh lors de l’épidémie de peste qui a touché de plein fouet la Mandchourie en 1910-11, avant d’aider à contenir la fameuse «grippe espagnole» (H1N1) au lendemain de la Première Guerre mondiale.

Les historiens Howard Merkel et Nancy Tomes ont montré que les autorités de grandes villes américaines avaient non seulement légalisé, mais encouragé le recours au masque dans les lieux publics, soutenues dans leurs efforts par une presse publiant les façons de le fabriquer et de les entretenir, jusqu’à en faire une mesure capable de se substituer aux interdits de rassemblement.

Avec les années 1980-90, les pratiques enserrant le dispositif se sont inscrites dans une «post-modernité hygiénique», soit un mélange d’incertitude et de risque diffus qui a accru sa valeur commerciale (jusqu’à en faire un accessoire de mode) et talismanique. L’individu (masqué) est devenu le rempart premier et ultime, à la fois symbolique et très concret, contre la contamination. La perte de confiance du public dans la capacité de l’État à gérer les dangers infectieux et environnementaux a renforcé son acceptabilité sociale.

Qui peut porter le masque ?

En 2020, porter le masque s’érige donc en démarche préventive sensée et sensible plutôt qu’affolée et irrationnelle. On se doit par conséquent de s’interroger : qui peut légitimement le porter ? Face à une situation virale inédite qui évolue extrêmement vite, quelles données probantes tracent avec assurance les contours des communautés à risque ? 

L’existence avérée de malades asymptomatiques mériterait qu’on y recoure de façon systématique, tweetait début mars le directeur de l’Institut de santé globale de l’Université de Genève, Antoine Flahaut. L’illusion de protection pourrait justifier à elle seule d’y donner copieusement accès, réduisant la probabilité d’une panique.

On met ici le doigt sur un paradoxe inhérent à l’exercice de la santé publique contemporaine : cette ruée soudaine vers un dispositif à l’efficacité non confirmée révèle l’impréparation de nos systèmes face à une crise pandémique. 

La raréfaction du masque est devenue une affaire politique de la plus haute importance. Les pénuries qui touchent celui-ci sont certes un problème à régler d’urgence pour protéger les groupes les plus à risque d’être contaminés ou de décéder des suites de l’infection. La disette a poussé le gouvernement français, par exemple, à réquisitionner par décret les inventaires et la production. Le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies aux États-Unis a pour sa part adapté ses recommandations «d’étiquette hygiénique et respiratoire» en milieu hospitalier en suggérant de réutiliser les respirateurs N95 ou de remplacer ceux-ci par de simples masques chirurgicaux. On en appelle surtout partout en Occident au sens civique; on martèle le pouvoir étonnant du lavage de mains intensif et de l’auto-confinement. 

Les pouvoirs politiques sont ainsi réduits à procéder à un triage discutable, à distinguer des porteurs légitimes d’autres qui ne le seraient pas, ou moins.

Le succès contesté du masque devient en quelque sorte la métaphore d’États mal préparés à la pandémie; tout en implorant ou même en contraignant les individus à faire leur part pour éviter la contagion, ils se permettent de dessiner maladroitement, voire autoritairement, les frontières de la prévention individuelle et collective.

Tandis que le virus avance masqué face à des héros en blouse blanche qui aimeraient l’être, cette impréparation devra être démasquée.

* Tiré et adapté d’un texte publié sur AOC https://aoc.media/